A bientôt j'espère

(To Chris M.)

jeudi 6 mars 2014

Chris Marker vu par Yves Simon





A l'occasion de la rétrospective Chris Marker à Beaubourg, cinq entretiens réalisés avec cinq personnalités  pour évoquer Chris Marker (initialement paru sur premiere.fr). Premier volet avec Yves Simon, dans sa version intégrale.

Merci à lui




Yves Simon. L’ami. 

Chanteur, notamment de la célèbre chanson du film Diabolo Menthe de Diane Kurys, romancier, féru de cinéma, Yves Simon a côtoyé Chris Marker de la place Dauphine à Paris à Shinjuku au Japon. 

"Lorsque j’ai vu La Jetée ce fut un choc. J’avais 20 ans, j’étais en classe préparatoire pour préparer le concours d’entrée de l’école de cinéma L’IDHEC. Il y avait un ciné-club au lycée Voltaire où j’étudiais. Donc voir ce film fut un choc pour moi mais aussi pour tous les gens qui assistaient à cette projection. Le film a un côté assez immédiat, on se dit même que ça a l’air facile à faire, un film uniquement constitué de photo (à une exception prêt). Mais on n’en perce jamais le mystère. Chris m’avait offert le livre tiré du film il y a quelques années. J’ai beau lire et relire le texte, à chaque fois je me demande où est la faille, quand le film bascule… C’est un des films les plus importants du 20e siècle, une œuvre forte comme on n’en rencontre qu’une fois tous les vingt ans.
J’ai  suivi les sorties de ses films. J’ai adoré Sans Soleil, avec cette écriture où l’on dit « Tu m’écrivais ». Ca donne un mystère très attachant.
Il adorait les chats, il est venu chez moi photographier un chat dessiné par M. Chat qui était sur un mur en face.
Il m’envoyait, ainsi qu’à une dizaine d’autres personnes des images faisant intervenir son avatar, Guillaume-en-Egypte, commentant l’actualité. Mais avant l’Internet, il le faisait déjà par fax. J’ai des piles de fax de lui de ce genre.
Nous nous sommes beaucoup retrouvés autour du Japon. J’ai fait 35 voyages là bas, et deux fois nous nous sommes vus à Tokyo. Nous nous promenions la nuit dans la ville, nous adorions Shinjuku, cet espace protégé au sein de Golden Gai, plein de bars sur un étage. C’est là que se trouve La Jetée, un bar tenu par Tomoyo  Kawai , une cinéphile japonaise férue des films de la Nouvelle Vague. Là bas on pouvait croiser Wim Wenders, qui a d’ailleurs tourné son documentaire Tokyo Ga dans lequel il y a une scène où il essaie de filmer Chris. La tradition était de venir avec une bouteille de whiskey et de la déposer avec un mot écrit au feutre. Lorsqu’une personne venait boire ensuite cette bouteille elle laissait à son tour un mot.
Un jour je reçois une carte du Japon signée Chris / Wim / Francis. A son retour, je lui dis que je sais qui est Wim(Wenders) mais je lui demande qui est « Francis ». Il me répond « Coppola ! ».Il était admiré de beaucoup de cinéastes.
Tomoyo  venait une fois par an en France pour le Festival de Cannes et nous nous retrouvions avec elle et d’autres amies japonaises communes. Je voulais le prendre en photo avec elles mais il ne voulait pas. Chris a écrit un livre magnifique sur le Japon, le Dépays, comprenant des photos et un très beau texte.
Chris a un talent d’écriture incroyable. Dans Sans Soleil, on entend cette phrase qui m’avait beaucoup marqué : « Saviez-vous qu’il y a des émeus en Ile-de-France ? ». C’est tout Chris ce genre de phrase.
Je l’ai rencontré parce que j’habite Place Dauphine, et qu’il a longtemps habité là. Comme il était désargenté, il était logé par ses amis Simone Signoret et Yves Montand (il avait rencontré Simone Signoret au lycée à Neuilly), au 15 de la place, le couple lui prêtait quatre chambres de bonnes rassemblées là où ils habitaient. Je connaissais Simone Signoret et je l’ai rencontré par son intermédiaire. Après il est parti habiter dans le 20e Arrondissement, mais il avait gardé sa banque, la BNP, place Dauphine. Il y venait tous les mardis. Donc on retrouvait souvent à ce moment pour discuter.
Quand Simone est morte, j’étais avec Chris, je lui ai demandé comment ça allait, il m’a répondu « Je bétonne ».
Je voulais écrire un livre en 1983, Océans, où j’évoquais les années 60 et mon adolescence. Mais il y avait peu de documentation sur l’époque. J’ai demandé à Chris s’il n’avait pas des documents et il m’a dit qu’il avait justement une collection complète de Paris Match de cette décennie. Ca pesait  au moins 50 kgs ! Il avait acheté cette collection pour Pierre Goldman lorsqu’il était en prison [Pierre Goldman était un intellectuel d’extrême gauche, condamné pour des braquages, et assassiné mystérieusement] , mais Goldman est mort, et il n’a jamais pu lui donner. Ce que Chris ne savait pas, c’est que Pierre Goldman apparaissait dans mon livre à travers un personnage que j’avais appelé Schatzberg. J’offre mon livre à Chris, il ne savait pas pour Goldman. C’est là qu’il m’a dit « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des miracles ».
Il portait une tenue, non pas militaire –il était trop anti militariste pour cela -mais plutôt de baroudeur, une veste kaki. Il avait le crane rasé, un visage très mince, ascétique. Il mangeait peu et buvait du thé. J’ai écrit le personnage de Lou Stalker dans mon roman Le voyageur magnifique en pensant à lui. Stalker c’est évidemment un hommage à Tarkovski qu’il vénérait (moi moins !) autant qu’Akira Kurosawa. Mais je ne lui ai pas dit que j’avais écrit ce personnage en pensant à lui, je savais qu’il n’aimait pas sa propre image.
Je lui ai toujours envoyé mes romans et mes disques. Sur les romans, il me faisait des commentaires attentifs, c’était un très bon lecteur. Mais pas sur les disques. Il m’avait dit qu’il aimait beaucoup « Les merveilles de Juliet », parce que ça parlait de cinéma, mais je ne crois pas qu’il aimait beaucoup les chansons de façon générale. Il préférait la musique classique ou les musiques de film.
Il a fait une exposition Passengers de photos prises secrètement dans le métro parisien. Mais j’avais déjà reçu toutes les photos au fur et à mesure qu’ils les prenaient (le projet s’intitulait alors « Metroscop »). C’était un homme d‘une culture immense mais il partageait toujours son savoir.
Quand il est décédé, je n’imaginais pas que sa disparition aurait un tel retentissement. J’ai lu  des articles érudits le concernant. Je n’imaginais pas cela. Quand je le mentionnais dans des entretiens, j’avais souvent l’impression qu’on ne voyait pas de qui je parlais.
Ce fut une chance immense pour moi de l’avoir connu".



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