A bientôt j'espère

(To Chris M.)

mercredi 18 septembre 2013

Maalich de Thomas Jenkoe

Le réalisateur Thomas Jenkoe (à gauche) en compagnie d'un clandestin



Le générique précise « un documentaire mise en scène par Thomas Jenkoe ». Cette façon d’insister sur le pouvoir du réalisateur sur la construction du réel n’est pas anodin, dans un genre où la mise en scène  en souvent mal vue, synonyme de manipulation de la réalité. Hors tout documentaire à sa part de manipulation, si ce n’est provoquée sur le plateau, du moins dans le montage, le choix des plans leur organisation. Mais Thomas Jenkoe va plus loin que cela,  et il aurait pu ajouter qu’en outre d’être le metteur en scène, il est aussi l’acteur principal de son film, présent en permanence à l’écran.
Le jeune Thomas, réalisateur, photographe, artiste, se retrouve donc dans la ville d’Alfortville, au complexe hôtelier de Chinagora,  une gigantesque pagode sur pilotis se trouvant à l’embranchement de la Marne et de la Seine. Boisures rouges, portail avec dragons, un morceau de Chine kitsch implante en proche banlieue, où séjournent essentiellement des touristes chinois arrivant par car entier.  Aux abords des bâtiments, des exclus du système passent la nuit dans des escaliers ou des abris de béton. Que fait Thomas Jenkoe ici ? On ne sait pas exactement ce qu’il vient chercher, la seule chose que l’on sait est qu’il vient de divorcer (il en parle souvent), et semble vouloir réaliser  un documentaire sur ces laissés pour comptes, immigrés, clandestins, abimés de la vie. Il cherche à ouvrir le dialogue le soir, mais la communication est difficile. Il peine à retrouver des dormeurs réguliers avec qui établir un contact prolongé, la plupart disparaissant d’un jour à l’autre. La barrière de la langue est un obstacle à l’entame du dialogue. Avec sa tête de jeune homme sorti d’un bac A3, écharpe rouge autour du cou, montures de lunettes épaisses, il ressemble à un extra-terrestre débarqué d’un autre monde. Pour approcher les gens, sa technique se résume à distribuer des cigarettes à tour de bras avec un volontarisme naïf et touchant. Il finit par trouver un SDF cap-verdien qu’il retrouve régulièrement. Ils ne se comprennent pas (mais « Maalich », qui en arabe signifie « ce n’est pas grave »), chacun parle de sa vie dans une langue incompréhensible pour l’interlocuteur. Il donne l’impression de déranger le clandestin. Pendant ce temps, la lune se reflète sur la Seine, des bateaux remplis de touriste remontent le fleuve, paisiblement, avec la sensation que deux mondes très proches se frôlent sans jamais se côtoyer. Jenkoe essaie justement de pénétrer dans l’univers de ces clandestins, de faire que des mondes se touchent, mais chaque tentative se solde par un échec. Lorsqu’ils tombent sur deux personnes prolixes et parlant un français correct, c’est pour entendre une diatribe d’un des deux hommes sur Sarkozy et les juifs se soldant par des « Hail Hitler » avinés tandis que son comparse raconte comment l’hôpital où a accouché sa femme a soi-disant détruit un des deux yeux de sa fille de quatre ans. Depuis il éructe qu’« il est en guerre », mais n’a pas d’argent pour se payer un avocat.  Thomas Jenkoe reste entre les deux hommes, en empathie « oui t’as raison c’est incroyable, mais y a des pas avocats commis d’office pour ça ?». Il ne juge pas. Pas de discours sociétal, social ou je ne sais quoi. Il montre des tranches de réel, brutales, des êtres perdus, à vif. C’est à prendre ou à laisser.  Le film n’a pas la naïveté de vouloir comprendre vraiment. Venir du Cap Vert, ne pas parler français, avoir un frère en Espagne, et dormir la nuit sous un abri de fortune à côté d’un hôtel mimant la Chine à côté des cimenteries d’Ivry, finalement, c’est indicible. Et voir cette réalité fait mal, très mal.
Le film n’est pas sans humour, comme cette séquence incongrue où deux chinoises qui logent à Chinagora interpellent l’équipe du film. Elles trouvent le lieu horrible et sont sidérées qu’un tel endroit qui singe leur univers se trouve à proximité de Paris. L’assistant caméraman, Gwen, qui parle mieux anglais que Jenkoe, entame la conversation avec elles. La discussion se poursuit assis en bord de Seine. Thomas Jenkoe est comme dépossédé de son propre film et disparait de l'écran puisque c’est son camarade qui devient la vedette de la scène, et qui parvient  rapidement à entamer un dialogue avec des gens, un dialogue certes très éloigné du projet initial puisque c’est un plan drague qui se met en place (les chinoises le trouvant beau comme un mannequin) mais un vrai dialogue. Finalement il y a plus de proximité entre une chinoise qui loge dans cet hôtel de semi luxe et ce français qui participe à un tournage de film, qu’entre ce réalisateur  perdu dans la nuit et ces silhouettes qui hantent les abords de la Seine dans lesquelles il aurait espéré trouver des compagnons d’errance. Cette scène est drôle mais aussi cruelle. A ce moment, on se rend compte que le réalisateur n’est pas effectivement plus capable de communiquer avec qui que ce soit.
Le film se conclut par un dernier dialogue entre Thomas Jenkoe et l'homme venu du Cap-Vert. Contrairement aux autres scènes où Jenkoe était assis et l’homme souvent couché, les deux sont debout face à face, filmés de profil. Jenkoe s’inquiète de l’avenir de son ami avant de le quitter. On ne comprend pas très bien ce que l’homme va faire et s’il va partir du lieu comme il l'avait plusieurs fois évoqué. Jenkoe est presque excessif dans son empathie. Ce dernier lui sert la main sans chaleur particulière. Et lui tape une dernière cigarette. 

Maalich fait partie de ces films qui change notre regard sur le monde.



PS : on a beaucoup pensé en voyant ce film au formidable « Eux et moi » de Stéphane Breton dont nous avions déjà parlé, dans les deux cas le documentariste échouant à comprendre de l’ intérieur la vie des gens qu’il filme. 

mercredi 11 septembre 2013

Lettre de Chris Marker à Alain Cuny (A propos de L'annonce faite à Marie)


Alain Cuny dans son film


Reproduction de la lettre de Chris Marker à Alain Cuny, écrite après la vision de L'annonce faite à Marie, le seul film mis en scène par le comédien.

LETTRE DE CHRIS MARKER
A ALAIN CUNY

Cher Alain,

Giraudoux écrive qu'on jugeait une pièce (ou un film) à la façon dont on se réveillait le lendemain matin. De ce point de vue, l'expérience est concluante. Mais en fait elle a commencé dès hier soir quand nous sommes rentrés. Depuis combien de temps n'avais-je pas éprouvé cette espèce d'allégresse physique qui surgit quand quelque chose a bougé en vous pendant le temps d'une projection ? Et combien de films ai-je vus ces dernières années, dont je sortais en égrenant une espèce d'examen comptable: oui, le metteur en scène avait du talent, oui, les acteurs étaient excellents, oui, l'image était bien. Oui l'histoire était intéressante… Et puis ? Et puis rien. Rien n'avait bougé. J’avais vu un film,voilà tout, et il s'enfonçait déjà dans les marécages de l'oubli. Je savais qu'en amont de toutes les critiques de tous les compliments, il y aurait dû y avoir cet ébranlement initial, cette prise de possession par un autre à quoi dans ma jeunesse je reconnaissais les œuvres qui me marqueraient pour la vie l'accusais l'âge, la sclérose de l'enthousiasme, la saturation de la télé... Voyez si je peux vous être reconnaissant de m'avoir rendu d’un coup la joie d'une soirée, et ce goût d'éternité que je savourais quelquefois à la sortie d'un théâtre ou d’un cinéma dans les temps lointains où nous nous étions déjà rencontrés... Que vous soyez arrivé du premier coup à l'essentiel, que vous ayez (j’en suis sûr, d'instinct plus que de méditation) trouvé la distance juste, parfaite, avec un texte qui est posé sur le  film comme un fil-de-ferriste (un pas de côté, c'est la  chute), que vous ayez en somme inventé la seule mode faire vivre et écouter ces personnages dans l'univers piégé du cinématographe, c'est de l'ordre du miracle. Comme est miraculeuse cette voix de Violaine. Là nous sommes à des années-lumière du "bien dit" ou du "bien joué". Nous sommes dans la vérité intérieure, dans cette adéquation totale de la voix avec sa parole que seule quelque fois la musique est capable de construire il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour me faire dire que jamais un texte n'a été servi avec autant de droiture, de rayonnante humilité. L' humilité ! Pas une qualité qui déborde dans notre beau métier... Ici elle sous-tend toute l'entreprise, elle donne son véritable contrepoids à la grandeur. Jamais la beauté de l'image (et Dieu sait qu'elle est belle) ne s'exerce aux dépens du texte. Costumes, décor, musique, tout est à sa bonne distance, rien ne cherche à briller pour soi tout seul, et cette métaphore la cathédrale qui embrasse toute la pièce, la voilà qui s’incarne dans le film, lui-même, comme une mise en abîme, mais un abîme qui s'ouvre vers le haut.

Je viens de me relire, et ces mots me paraissent vains et vides. Ce qu'il faudrait que je vous communique, c'est ce par quoi je commençais, cet état de bien-être physique qui défie le commentaire (l'anglais a un mot pour ça, intraduisible, exhilaration). Quand nous sommes sortis de la Vidéothèque, avec mon amie Catherine, nous respirions mieux, nous respirions plus haut. J'ai rencontré un ami qui m'a fait part de angoisses sur le sort de la Russie, que je partage d'autant plus que j'ai du sang russe et que je travaille actuellement sur cette tragédie-là. A ma surprise, je me suis entendu lui répondre d'une façon totalement différente du sombre constat que normalement j'aurais dû exprimer. Je parlais avec plus de force, avec plus (si le mot ne devenait pas un peu comique, s'agissant de moi) de sagesse… Et tout d’un coup j’ai réalisé que je ne lui parlais pas depuis le sous-sol des Halles, depuis Paris-France, je lui parlais depuis le film. Vous m'aviez prêté pour un instant une plate-forme de grandeur d'où je voyais toutes choses comme nous devrions toujours les voir, si nous avions cette force et cette sagesse. Les poètes sont faits pour créer ces moments-là, d’emprunt d’une force qui n'est pas à nous. Le poète Claudel et le  poète Cuny se sont unis pour qu'hier soir, un tel moment ait lieu. C'est un cadeau qui ne s'oublie pas.



A vous, fidèlement,

Chris Marker (1991)

L'annonce faite à Marie d'Alain Cuny (1991)







 « Image de la beauté éternelle, tu n’es pas à moi ».

J’ai découvert ce film en VHS, la seule façon de pouvoir le visionner à ce jour.  Difficile dans ces conditions d’apprécier au mieux ces « coups de projecteur sur la beauté », comme Alain Cuny avait cherché à définir son film. Mais comme c’est la seule version encore existante de ce film quasi-disparu, considérons cela comme un miracle. Et que la beauté émerge maintes fois de cet amas de pixels grossiers, de ces couleurs délavées, de cette image tremblante en est un autre.
L’annonce faite à Marie est un film étonnant, assez différent de ce que à quoi je m’attendais. Avec son casting de non professionnels et son austérité revendiquée, j’imaginais  une adaptation de la pièce dans la lignée des films de Jean-Marie Straub/ Daniele Huillet, les rois des textes des difficiles mis en image de la façon la plus blanche qui soit (pas de mouvement de caméra, acteurs récitants le texte de façon sèche, jeu de scène minimal) ou Robert Bresson (pour ses acteurs amateurs dévitalisés et récitant de manière monocorde). Voire, Alain Cavalier dont le Thérèse pourtant ardu fut un des hits du cinéma français des années 80. Je m’attendais un film à l’écoute du texte, un film donnant à se plonger dans les mots de Claudel en simplifiant tout le reste. Le résultat est très différent de cela. La mise en scène d’Alain Cuny est déroutante et complexe. Quand Chris Marker (qui a dû apprécier qu’un maneki-neko, ce chat porte bonheur japonais qui lève la patte, soit visible à plusieurs reprises au milieu de la cuisine moyenâgeuse), dans son exercice d’admiration, écrit à Alain Cuny (*) qu’il imagine qu’il a fait son film à l’instinct plus qu’après une longue méditation, il me semble qu’il vise juste. On sait que Cuny passa vingt ans à tenter d’adapter la pièce de Claudel au cinéma, et qu’il n’y arriva que tardivement, au crépuscule de sa vie. Le film ne ressemble pourtant en rien à un film muri depuis trop longtemps, comme cela arrive souvent quand des cinéastes passent des années sur leur projet fétiche, et quand ils parviennent enfin à transformer leur rêve en réalité, le résultat semble curieusement éteint, comme un fruit gâté par le temps. 

La mise en scène de L’annonce faite à Marie ne ressemble à rien de connu. Elle semble faite par une jeune personne qui n’aurait jamais vu de film de sa vie, et essaierai d’utiliser la caméra comme bon lui semble, sans précaution particulière. Le film rassemble à peu près l’intégrale des figures qu’il ne faut pas faire, en tout cas qu’aucun cinéaste (bon ou mauvais) ne fait habituellement. Personnage filmés de dos et de loin ; visages systématiquement masqués par des chapeaux ou la présence d’un acteur en amorce, faux raccords systématiques, changement d’axe sur un même personnage sans qu’on sache la raison de ces changements incongrus (dos / nuque/ menton… presque du Wong Kar-wai !) … A cela Cuny intercale des images de documentaires animaliers dans lesquels on voit des insectes se nourrir ou une image de mérou sous la mer intercalée entre des plans d’un pécheur près d’un trou dans la glace (sur le plan du mérou, il reste le sous titres du doc dont il est tiré). Ajoutons que toutes les voix sont post-synchronisées par d’autres acteurs, et que rares sont les plans où le son est synchrone avec les lèvres des acteurs (scène magnifique où Violaine en off récite son dialogue tandis qu’à l’écran est projeté un plan figé de l’actrice les lèvres fermées. Après quelques instants, l’image se remet en mouvement et elle reprend là où en est le texte off, la chair et l’esprit se retrouvant). Cela fit dire à la sortie du film à la « Revue du cinéma » que Cuny employaient tous les moyens du cinéma expérimental le plus éculé. 

Je ne crois pas que le film cherche à être « expérimental ». Je dirai plutôt « empirique ». Il me semble que c’est un film humble et qui cherche en permanence. Malgré sa connaissance profonde du texte, Cuny n’avance jamais en donneur de leçon, en celui qui connaitrait la vérité du texte mieux que quiconque. J’ai l’impression qu’à chaque scène, il y a une remise en question de l’auteur, une tentative d’approcher le mystère du texte. Cette mise en scène éclatée est la marque de cette approche par tâtonnement. Mais aucune maladresse là-dedans. Cuny est un vieil homme qui a de l’expérience, et cette recherche de la vérité, se fait avec calme et sérénité. Comme quoi on peut douter de tout, et avancer droit devant. 

Cuny ne cherche pas à filmer les scènes dans leur globalité. A l’intérieur d’une même scène, il casse le rythme, stoppe le dialogue, ajoute des plans qui brisent l’osmose entre les acteurs, pour mieux y revenir. Il cherche à l’intérieur de la scène la phrase qui l’habite, qui lui donne son sens, autour de laquelle elle tourne.  Chaque dialogue éclate ainsi comme une épiphanie.
Alain Cuny fait un travail qui se rapproche de celui du peintre, essayant de fixer l’instant par les moyens qui lui sont propres, donnant à la réalité une apparence transfigurée par la perspective, la couleur, le trait, le style.  Ce n’est pas un hasard si les costumes exubérants ont été dessinés par Pierre Tal-Coat, ce peintre breton, ami de Cuny, qui décéda quatre ans avant le tournage. Mais ses travaux préparatoires ont été conservés. Scène sublime que celle où Mara vient voir Violaine, lépreuse. Elles sont toutes deux habillés dans des redingotes noires, on ne voit pas leur visage. Le décor est une terre enneigée près d’un bois. Les deux femmes sont deux taches noires sur une surface immaculée. On pourrait avancer que l’approche de ce texte religieux est celle d’un profane. Le résultat est d’une beauté divine.


Mara et sa soeur Violaine
 

Lavis de Pierre Tal-Coat
(*) Lettre de Chris Marker à Alain Cuny, parue dans le catalogue du Festival d’automne, 1993.

jeudi 22 août 2013

Costa-Gavras / Chris Marker









A la Maison Européenne de la Photographie, Costa-Gavras expose environ 70 photos prises par lui, toutes en noir& blanc,  en amateur (dixit l'auteur) ces quarante dernières années. Le cinéaste qui n'avait jamais particulièrement évoqué son talent de photographe, pourtant assez surprenant, et valant bien le travail de photographes professionnels. C'est un voyage à travers le monde, des Etats-Unis en Chine, de Cuba en Tchécoslovaquie, et la France bien sur, à travers une série de clichés pris en Mai 1968. Costa-Gavras ne fait pas mentir sa réputation de cinéaste "engagé".

Il prend en photo ses amis, de Jorge Semprun, au couple Montand/Signoret, Alain Resnais, sa femme, Michelle Ray, des inconnus.
Un hommage est rendu à Chris Marker via les photos prises par le réalisateur de "La Jetée" sur le tournage de "L'aveu" (il était le photographe de plateau officiel). Ci dessus, Marker filmant Montand dans l'avion emmenant l'équipe en Russie en 1990 (on voit le plan de Montand filmé par Marker dans "Le tombeau d'Alexandre").
 

Mystérieuse sylphide se promenant devant les clichés de Marker

lundi 12 août 2013

L'âge atomique d'Héléna Klotz




Rainer à Victor : 
« Là maintenant, je me jette du Pont-Neuf , et tente un saut de l’Ange exceptionnel. Je nage dans l’eau de la Seine. Et je traverse Paris. Nous sommes précisément à l’heure magique, l’heure bleue. L’heure où la ville des lumières, tremble dans une aurore jumelle, celle de Madrid ou de Vienne. Remontant les courants, les rivières et les fleuves. Nu de nu, je nage jusqu’aux voies galactiques de l’Océan Pacifique. As-tu, Victor,  déjà touché cette mer bleue squale où naviguent les cargos qui s’éloignent vers l’Europe ? Fatigué, le front baigné de brume, je m’allonge sur la crête d’une vague qui découle son écume sur la mer de corail et me dépose sur le sable des côtes . Échoué sur cet archipel que peuplent les sirènes, les totems et les vieux sorciers, entre le vent soufflant et l’attraction des astres, je me dis que le bonheur n’existe, que dans l’amour fou ».

A lire en écoutant le sublime morceau de Ulysse Klotz et Turzi tiré de la bande originale. 
 http://www.youtube.com/watch?v=HuxULsC0W_c



lundi 29 juillet 2013

Disparition de Chris Marker (article MAD MOVIES)



 ARTICLE PARU DANS MAD MOVIES, SEPTEMBRE 2012. 

Chris Marker (1921-2012)
LE VOYAGEUR DU TEMPS

Chris Marker, un homme venu du futur

Disparition du réalisateur de La Jetée, l’un des plus beaux films de science-fiction jamais réalisés, d’une durée brève (26 minutes) et d’une forme originale (un enchaînement de photos sur fond de voix off sépulcrale du comédien Jean Négroni). De George Lucas à James Cameron en passant par Francis Coppola, ce film suscite depuis sa sortie en 1962 une admiration sans frontières. 

« Ceci est l'histoire d'un homme marqué par une image d'enfance ». L’incipit, prononcé en voix off et redoublé par l'écrit, de La Jetée, est fameux. Cette scène, qui se déroule quelques années avant la troisième guerre mondiale comme il est mentionné plus tard, est celle d’un enfant regardant un homme abattu sur l’ancienne jetée d’Orly, longue structure bétonnée où les gens venaient assister au décollage des avions. On apprendra dans son conclusion choc que la victime sacrificielle était en réalité cet enfant devenu adulte. Confusion des temps façon Fin de l’éternité de Philip K. Dick, vision du monde comme une scène de théâtre que l’on finit par rejoindre comme dans l’Invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares (un des livres favoris de Marker), la Jetée est un déchirant récit, funèbre et grandiose, dont les photogrammes fixes en noir et blanc sont hantés par le spectre de la Seconde Guerre mondiale et d’Hiroshima (le film date de 1962), dont la voix off froide et spectrale retrouve la texture du Nouveau Roman et dont l’imaginaire est traversé par l’amour du cinéma, Hitchcock et son Vertigo étant cités littéralement dans la scène où l’homme du futur désigne le temps écoulé devant une coupe de tronc de sequoia au jardin des plantes. Terry Gilliam tournera en 1995 un remake ingénieux avec l’Armée des douze singes. Marker, esprit libre, dénigrait les commentateurs qui pensaient lui faire plaisir en lui disant que son film était très supérieur à ce remake et salua le film de Gilliam.
Chris Marker n’était pas tout à fait un cinéaste comme les autres. Né à Neuilly en 1921, Christian Bouche-Villeneuve prit son patronyme américain dès la fin des années quarante même si son orthographe ou sa typographie bougea un peu selon les époques (Christian Marker ; Chris. Marker ; Chris Marker). Cultivant le mystère, refusant les entretiens, il ne parlait jamais de sa vie : sa biographie reste largement secrète mais n’en est pas moins fascinante. On parle d’une enfance cubaine (Marker dans son CD Rom Immemory), de parents russes (selon l’écrivain-chanteur Yves Simon, ami du cinéaste) et Marker s’était lui-même amusé à brouiller les pistes en mentionnant une supposée naissance à Oulan Bator en Mongolie, information parfois reprise dans les biographies ! Chris Marker fut à la fois éditeur (au Seuil), traducteur, critique, essayiste, romancier (un seul opus, le Cœur net), documentariste… Le photographe et réalisateur William Klein se souvient d’un personnage fantasque : « Dans son bureau c’était incroyable… Il y avait des vaisseaux spatiaux, qui traversaient la pièce… Il avait un pistolet laser dans sa ceinture… » Son ami Alain Resnais dresse un portrait étonnant dans la revue Image et son, n°161-162 (avril - mai 1963) : « Chris Marker est le prototype de l'homme du 21e siècle. Il existe une théorie qui n'est pas sans fondement et selon laquelle il serait un extraterrestre. Il a l'apparence d'un humain, mais il vient peut-être du futur ou d'une autre planète. Plutôt du futur, ce qui laisse penser que la race des Terriens ressemblera à Marker dans quelques siècles. Sa démarche me fait penser à celle de l'étranger du Jour où la Terre s'arrêta. »
Marker n’avait que faire des étiquettes : en même temps que La Jetée sortait un autre film signé de lui, Le Joli Mai, documentaire fleuve sur l’humeur des parisiens sur fond d’accords d’Évian, soit l’antithèse de son court métrage de S-F. Peu lui importait de faire du documentaire, de la fiction, du cinéma historique ou fantastique. Son œuvre singulière mélange tous ces genres : ses films ne ressemblent à rien de connu. Sa véritable obsession était celle du temps, de la façon dont la mémoire réorganise les souvenirs. Ce n’est pas pour rien qu’on dit de lui que c’était « l’as du montage ». Mettre en vis-à-vis des images de sources éparses, de temps divergents et produire ainsi un sens éclairant sur le présent et le futur, tel était son objectif. La science-fiction se prête bien à ce travail de dialogue entre passé et le futur. On en trouve donc des traces tout au long de son œuvre.
Dans l’Ambassade, court-métrage façon found footage avant l’heure, on assiste à une prise d’otages dans une ambassade qu’on croirait située en Amérique du Sud (années soixante-dix, époque des révolutions). Le dernier plan change la donne puisqu’un panoramique vers une fenêtre fait apparaitre la Tour Eiffel, faisant basculer rétrospectivement le film dans l’Anticipation. En 1984, le syndicat CFDT commande un court pour fêter le centenaire du syndicalisme ; le cinéaste répond à la commande en situant l’action cent ans plus tard, dans le futur, où un « robot présentateur de la télévision intergalactique » fait des hypothèses sur un passé « réel » (les cent années passées), mais aussi sur un passé inventé (le fossé des cent ans ce « futur antérieur » qui n’a pas encore eu lieu au moment du tournage). Le futur doit éclairer le passé, émettre des hypothèses. Le film invente une SF pauvre à base d’écrans d’ordinateurs et d’animations rudimentaires et dialogue entre les époques, comme la Jetée. 
Marker, admirateur du Japon, s’est passionné très vite pour le jeu vidéo et le numérique. Dans son film Sans Soleil, il visite des salles de jeux, s’enthousiasme pour Pac Man et rend compte de ses rencontres avec un vidéo-artiste (fictif ?) qui solarise dans son ordinateur des images du passé pour s’en affranchir (l’artiste appelle cet espace la Zone en hommage à Stalker de Tarkovski). Marker n’a jamais été un réactionnaire et a rapidement perçu le virtuel comme le corollaire du réel, les deux cohabitant, comme le futur ne pouvait être démêlé du passé. Son dernier chef-d’œuvre en la matière est Level 5 (1996) qui fait se répondre un documentaire sur la prise d’Okinawa par les Américains en 1945 (et le suicide collectif de la population locale) et une œuvre fictionnelle dans laquelle une actrice (Catherine Belkhodja), filmée uniquement en plan serré, joue à un jeu vidéo reconstituant la bataille et navigue sur un réseau virtuel nommé O.W.L. à la rencontre d’avatars sur la toile. Le film est tourné en vidéo, et propose des visions bricolées mais magnifiques du cyber-space. 
« Mon pays imaginaire, que j'ai peuplé des mythes qui remontent à mon enfance, quand je lisais Flash Gordon et que l'Utopie, pour moi, c'étaient de grandes villes rutilantes parcourues d'avenues surélevées où des gens un peu chats, un peu asiates allaient et venaient sans cesse... » écrivait-il dans son ouvrage de photos prises au Japon, Le Dépays. Merci à Chris Marker, l’homme du futur, de nous avoir aidés à appréhender un peu mieux le monde dans lequel nous vivons. 


mercredi 3 juillet 2013

Echec

J’ai toujours voulu écrire le dictionnaire des réalisateurs qui n’ont pas fait de films.

Hélas, je fais partie du dictionnaire des écrivains qui n’ont pas fait de livres.