A bientôt j'espère

(To Chris M.)

lundi 29 juillet 2013

Disparition de Chris Marker (article MAD MOVIES)



 ARTICLE PARU DANS MAD MOVIES, SEPTEMBRE 2012. 

Chris Marker (1921-2012)
LE VOYAGEUR DU TEMPS

Chris Marker, un homme venu du futur

Disparition du réalisateur de La Jetée, l’un des plus beaux films de science-fiction jamais réalisés, d’une durée brève (26 minutes) et d’une forme originale (un enchaînement de photos sur fond de voix off sépulcrale du comédien Jean Négroni). De George Lucas à James Cameron en passant par Francis Coppola, ce film suscite depuis sa sortie en 1962 une admiration sans frontières. 

« Ceci est l'histoire d'un homme marqué par une image d'enfance ». L’incipit, prononcé en voix off et redoublé par l'écrit, de La Jetée, est fameux. Cette scène, qui se déroule quelques années avant la troisième guerre mondiale comme il est mentionné plus tard, est celle d’un enfant regardant un homme abattu sur l’ancienne jetée d’Orly, longue structure bétonnée où les gens venaient assister au décollage des avions. On apprendra dans son conclusion choc que la victime sacrificielle était en réalité cet enfant devenu adulte. Confusion des temps façon Fin de l’éternité de Philip K. Dick, vision du monde comme une scène de théâtre que l’on finit par rejoindre comme dans l’Invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares (un des livres favoris de Marker), la Jetée est un déchirant récit, funèbre et grandiose, dont les photogrammes fixes en noir et blanc sont hantés par le spectre de la Seconde Guerre mondiale et d’Hiroshima (le film date de 1962), dont la voix off froide et spectrale retrouve la texture du Nouveau Roman et dont l’imaginaire est traversé par l’amour du cinéma, Hitchcock et son Vertigo étant cités littéralement dans la scène où l’homme du futur désigne le temps écoulé devant une coupe de tronc de sequoia au jardin des plantes. Terry Gilliam tournera en 1995 un remake ingénieux avec l’Armée des douze singes. Marker, esprit libre, dénigrait les commentateurs qui pensaient lui faire plaisir en lui disant que son film était très supérieur à ce remake et salua le film de Gilliam.
Chris Marker n’était pas tout à fait un cinéaste comme les autres. Né à Neuilly en 1921, Christian Bouche-Villeneuve prit son patronyme américain dès la fin des années quarante même si son orthographe ou sa typographie bougea un peu selon les époques (Christian Marker ; Chris. Marker ; Chris Marker). Cultivant le mystère, refusant les entretiens, il ne parlait jamais de sa vie : sa biographie reste largement secrète mais n’en est pas moins fascinante. On parle d’une enfance cubaine (Marker dans son CD Rom Immemory), de parents russes (selon l’écrivain-chanteur Yves Simon, ami du cinéaste) et Marker s’était lui-même amusé à brouiller les pistes en mentionnant une supposée naissance à Oulan Bator en Mongolie, information parfois reprise dans les biographies ! Chris Marker fut à la fois éditeur (au Seuil), traducteur, critique, essayiste, romancier (un seul opus, le Cœur net), documentariste… Le photographe et réalisateur William Klein se souvient d’un personnage fantasque : « Dans son bureau c’était incroyable… Il y avait des vaisseaux spatiaux, qui traversaient la pièce… Il avait un pistolet laser dans sa ceinture… » Son ami Alain Resnais dresse un portrait étonnant dans la revue Image et son, n°161-162 (avril - mai 1963) : « Chris Marker est le prototype de l'homme du 21e siècle. Il existe une théorie qui n'est pas sans fondement et selon laquelle il serait un extraterrestre. Il a l'apparence d'un humain, mais il vient peut-être du futur ou d'une autre planète. Plutôt du futur, ce qui laisse penser que la race des Terriens ressemblera à Marker dans quelques siècles. Sa démarche me fait penser à celle de l'étranger du Jour où la Terre s'arrêta. »
Marker n’avait que faire des étiquettes : en même temps que La Jetée sortait un autre film signé de lui, Le Joli Mai, documentaire fleuve sur l’humeur des parisiens sur fond d’accords d’Évian, soit l’antithèse de son court métrage de S-F. Peu lui importait de faire du documentaire, de la fiction, du cinéma historique ou fantastique. Son œuvre singulière mélange tous ces genres : ses films ne ressemblent à rien de connu. Sa véritable obsession était celle du temps, de la façon dont la mémoire réorganise les souvenirs. Ce n’est pas pour rien qu’on dit de lui que c’était « l’as du montage ». Mettre en vis-à-vis des images de sources éparses, de temps divergents et produire ainsi un sens éclairant sur le présent et le futur, tel était son objectif. La science-fiction se prête bien à ce travail de dialogue entre passé et le futur. On en trouve donc des traces tout au long de son œuvre.
Dans l’Ambassade, court-métrage façon found footage avant l’heure, on assiste à une prise d’otages dans une ambassade qu’on croirait située en Amérique du Sud (années soixante-dix, époque des révolutions). Le dernier plan change la donne puisqu’un panoramique vers une fenêtre fait apparaitre la Tour Eiffel, faisant basculer rétrospectivement le film dans l’Anticipation. En 1984, le syndicat CFDT commande un court pour fêter le centenaire du syndicalisme ; le cinéaste répond à la commande en situant l’action cent ans plus tard, dans le futur, où un « robot présentateur de la télévision intergalactique » fait des hypothèses sur un passé « réel » (les cent années passées), mais aussi sur un passé inventé (le fossé des cent ans ce « futur antérieur » qui n’a pas encore eu lieu au moment du tournage). Le futur doit éclairer le passé, émettre des hypothèses. Le film invente une SF pauvre à base d’écrans d’ordinateurs et d’animations rudimentaires et dialogue entre les époques, comme la Jetée. 
Marker, admirateur du Japon, s’est passionné très vite pour le jeu vidéo et le numérique. Dans son film Sans Soleil, il visite des salles de jeux, s’enthousiasme pour Pac Man et rend compte de ses rencontres avec un vidéo-artiste (fictif ?) qui solarise dans son ordinateur des images du passé pour s’en affranchir (l’artiste appelle cet espace la Zone en hommage à Stalker de Tarkovski). Marker n’a jamais été un réactionnaire et a rapidement perçu le virtuel comme le corollaire du réel, les deux cohabitant, comme le futur ne pouvait être démêlé du passé. Son dernier chef-d’œuvre en la matière est Level 5 (1996) qui fait se répondre un documentaire sur la prise d’Okinawa par les Américains en 1945 (et le suicide collectif de la population locale) et une œuvre fictionnelle dans laquelle une actrice (Catherine Belkhodja), filmée uniquement en plan serré, joue à un jeu vidéo reconstituant la bataille et navigue sur un réseau virtuel nommé O.W.L. à la rencontre d’avatars sur la toile. Le film est tourné en vidéo, et propose des visions bricolées mais magnifiques du cyber-space. 
« Mon pays imaginaire, que j'ai peuplé des mythes qui remontent à mon enfance, quand je lisais Flash Gordon et que l'Utopie, pour moi, c'étaient de grandes villes rutilantes parcourues d'avenues surélevées où des gens un peu chats, un peu asiates allaient et venaient sans cesse... » écrivait-il dans son ouvrage de photos prises au Japon, Le Dépays. Merci à Chris Marker, l’homme du futur, de nous avoir aidés à appréhender un peu mieux le monde dans lequel nous vivons. 


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