A bientôt j'espère

(To Chris M.)

mercredi 7 mai 2014

Friends and Enemies d'Andrew Frank (1992)

L'affiche française


Il est de bon ton de s’en prendre aux critiques et de penser qu’ils ne servent rien si ce n’est démolir par frustration des films de temps à autre. Pourtant, sans critiques, les films n’existeraient pas. Exemple avec Friends and Enemies d’Andrew Frank, un film américain de 1992. Jamais sorti dans son pays d’origine, le film n’a été distribué qu’en France, dans une poignée de salles en mars 1993 (*) après avoir été diffusé en septembre de l’année précédente au Festival de Deauville. Sorti dans une indifférence quasi générale, il n’y a que feu la revue Le Cinéphage qui était montée au créneau pour le défendre ardemment. Andrew Frank était considéré dans le chapo de l’article signé Gilles Boulenger, le fondateur et rédacteur en chef de la revue, comme l’égal de David Fincher ou de Quentin Tarantino (Alien 3 et Reservoir Dogs venaient de sortir). Un futur grand du cinéma américain. Si les prévisions optimistes se sont révélées vraies pour les deux autres cinéastes (déjà défendus, il est vrai, par l’ensemble de la presse mondiale), c’est resté un vœu pieux pour Andrew Frank qui a sombré ensuite dans l’oubli le plus total (il a réalisé en 1997 un second film, Cadillac, jamais sorti nulle part). On ne le remarque pas, mais des films disparaissent. Friends and Enemies est dans ce cas de figure. Jamais sorti en vidéo, même pas en VHS, le film est introuvable. Tout juste peut-on se procurer en occasion un vieux dvd en Allemagne. Il n’est plus diffusé, on ne retrouve aucune copie sur le Net, d’ailleurs, sur la toile, on ne trouve même pas  un seul article qui lui consacré. Pas une critique sur Imdb. Pas un texte d’un bloggueur fou. Pas de discussion dans un forum de cinéphiles. Rien. Le néant. On parle pourtant d’un film contemporain de Bad Lieutenant d’Abel Ferrara ou de Un Faux mouvement de Carl Franklin, pour citer deux autres joyaux du film noir de l’époque (grande année pour le genre que cette année 1992 décidément). Bref, si Le Cinéphage n’avait pas consacré ces quatre pages au film, et ne l’avait pas propulsé dans ses trois meilleurs films sortis de 1993, Friends and Enemies aurait sombré corps et bien dans l’oubli. Si Friends and Enemies existe encore quelque part, c’est grâce à cet article, et uniquement cet article. 

Revenons-en au film lui-même. Son titre est un peu trompeur, notamment ce « and » qui laissent à penser qu’il y aurait les amis d’un côté et les ennemis de l’autre. Or c’est tout le contraire, les amis sont aussi les ennemis, ce « Et » vise au contraire à montrer l’ambivalence qu’il y a à l’intérieur d’un même individu. Le titre de travail, Favorite sons , tout Nicole Garcia-esque  soit il, était plus pertinent, contenant déjà le sujet (un film de sons, c'est-à-dire un film sur la filiation, sur les garçons, et sur des garçons qui sont encore perçus comme des enfants, alors que les personnages principaux approchent de la trentaine) et les contradictions du récit (de favori il ne devrait y en avoir qu’un). L’histoire est simple. Quatre amis d’enfances, passionnés de Baseball (on les voit enfants dans des films 8mm sur le terrain s’adonner à leur sport favori), vivent toujours dans l’état du Michigan, dans la ville de leur enfance. Leur leader charismatique, Dominic, a abandonné une carrière professionnelle, pour ouvrir un petit restaurant italien. Paul et Nicky, deux frères, sont vendeurs dans un magasin d’accessoires de baseball.  Nicky, le plus jeune, est un être frustre, ne pensant qu’à coucher avec des filles et à parler de sexe. Le quatrième larron, Louis, est timide et effacé, il a une sœur, Rose-Ann qui est la compagne de Dominic. Après un match amateur un samedi après-midi qui réunit tous les amis alors que Dominic s’était juré de ne plus rejouer, même pour le plaisir, les amis vont fêter la victoire dans un pub. La bière coule à flot, ils se retrouvent à faire la fermeture. Un homme bien habillé entre alors dans le lieu pour commander à manger. Il s’agace rapidement que Phil, le tenancier, préfère écouter les histoires graveleuses de Nick plutôt que de le servir. Dominic insiste finalement pour que le Phil s’occupe du client. Mais Nick est furieux d’avoir été interrompu. Les amis sortent alors du bar. Nick attend que l’homme qui a cassé son effet sorte à son tour pour lui régler son compte. L’incident tourne au drame et Nick lui fracasse la tête avec un morceau de bois qu’il a saisi machinalement dans la bagarre. Mais sur le morceau de bois est planté un clou qui vient s’enfoncer dans la tête de l’homme. Choqués, les amis décident de laisser le cadavre gisant dans le sang sur le parking et s’en vont. Le lendemain, ils apprennent que cet homme était un procureur, marié, père d’une petite fille, et qu’il n’est pas mort mais dans le coma. 

Sur ce sujet, celui de l’amitié qui se délite autour d’un meurtre qu’il faut cacher, on a vu dans les années 90 quelques abominations du type Very Bad Things ou Petits meurtres entre amis, des comédies prétendument noires dans lesquelles le cynisme le disputait au ricanement sur le dos des morts. Rien de cela dans Friends and Enemies, film sérieux et dépouillé. Friends and Enemies pourrait faire penser par ses thèmes à un film James Gray (dont le premier film, Little Odessa, sera tourné peu de temps après). On y retrouve la description puissante de la cellule familiale, lieu de repli et prison à la fois, les relations fraternelles, la frustration des désirs non accompli. Mais ce serait un James Gray dégraissé, sans folkore (religieux et professionnels), sans attachement au genre (film policier, film de gangster), sans la dimension de la Tragédie. Dans Friends and Enemies, le destin n’a semble-t-il aucune existence. Tous les actes et les gestes des personnages sont motivés. Même le meurtre du procureur n’est pas seulement accidentel. Nick est un être violent. Nick a voulu se battre pour une bêtise. Nick ne voulait pas spécialement le tuer (quoique) mais c’est profondément ce qu’il est qu’il l’a fait agir ainsi. 

Tous les hommes du film sont encore des enfants, en tout cas des adultes qui vivent encore dans le monde de leur enfance. Tout leur environnement les ramène au passé. Pour Dominik, ce sont les coupures de presse accrochés dans son restaurant où le journal local vantait ses talents de joueur. L’appartement familial est rempli de clichés en noir et blanc des ancêtres. Son restaurant est doté d’une immense peinture représentant Venise, marquant les origines italiennes de ses ascendants. Ailleurs, avant… impossible de construire un avenir dans un monde refermé sur soi. Les garçons se comportent tous comme des grands gamins. Et les pères ont besoin de leurs enfants. Le père de Dominic est paraplégique et c’est son fils qui doit lui faire à manger et le laver. Cet investissement des enfants vis-à-vis de leurs parents est à la fois montré comme noble mais tragique dans le sens où ces enfants ne sont jamais devenus adultes, vivant sans cesse dans un univers infantilisant. Il n’y a aucun adulte au sens où on l’entend habituellement. Dean Stockwell incarne un ami de la famille. C’est lui fait visiter à Dominic et sa compagne une maison qu’ils pourraient acheter en leur faisant miroiter le bonheur de vivre dans ce cocon douillet. Et lorsque la compagne de Dominic s’épanche auprès de lui en regrettant que son compagnon se comporte comme  un ado et doute de leur union, Dean Stockwell lui explique que ça passera, que lui aussi plus jeune était comme cela. Ce confident qui pourrait être celui montrant qu’un ailleurs existe ne fait que promouvoir cette organisation séculaire et sclérosante voulant qu’on reste à vie là où on est né, qu’on se comporte comme un enfant jusqu’à ce qu’on en ait soi-même, qu’on se vautre à jamais dans ses rêves de jeunesse et que personne, et surtout pas les aînées, ne soient là pour tirer les hommes vers le haut
.
Il y a un beau personnage, celui du policier, ami de la famille de Dominic, qui enquête sur le meurtre. Il n’a pas eu d’enfants. Il considère Dominic comme le fils qu’il n’a jamais eu. Lorsqu’à la fin, après que la victime soit finalement décédée et que les amis de Dominic se soient retournés contre lui et l’ait accusé collectivement d’avoir porté le coup fatal, le flic décide de disculper Dominic et met le  meurtre sur le dos d’un vagabond retrouvé à la morgue. Dans la dernière scène, il abandonne sa plaque de policier. Jusqu’au bout il aura fallu défendre la Famille quitte à truquer pour préserver l’unité apparente, pour faire semblant, encore une fois, de croire que malgré l’implosion manifeste de la cellule, il fallait coûte que coût continuer à faire comme si.



A droite, le réalisateur Andrew Frank qui joue un petit rôle (il avait 23 ans au moment du tournage, et en paraissait au moins 5 de moins !)


(*) le film a connu une production un peu particulière. Après le tournage, Andrew Frank a dû trouver un financement extérieur pour terminer son film. C’est le producteur français Leonardo de la Fuente (La double vie de véronique de Kieslowski, Rien que du bonheur de Denis Parent) qui a apporté les fonds manquants. Une partie de la post-production du film a d’ailleurs été faite en France.

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