A bientôt j'espère

(To Chris M.)

lundi 4 février 2013

A la merveille



« La danse, c’est avant tout l’image d’une pensée soustraite à tout esprit de pesanteur ».
Alain Badiou, à propos de Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzche

Cela prête à la raillerie chez les contempteurs de Terrence Malick, mais les jeunes filles dansent beaucoup dans ses films, et Olga Kurylenko plus que jamais dans A la merveille. Que ce soit au Mont St-Michel, au supermarché, dans les champs, tout est prétexte à virevolter dans l’espace. Cette caractéristique est purement féminine. Les hommes ont par opposition un corps lourds, massif, emprunté. Le scientifique Ben Affleck reste un terrien qui arpente les chambres vides de sa maison et fouille le sous-sol infecté de la rivière (« On doit lutter avec soi-même, on doit lutter avec sa propre force »). Javier Bardem reste au seuil des portes des maisons de ses fidèles, rongé par le doute (Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ?). Ils sont attirés vers le sol et ne parviennent pas à s’élever. Les femmes ne sont pourtant pas moins sujettes à l’angoisse métaphysique que les hommes. Le personnage de Kurylenko n’est pas moins inquiet que celui de Ben Affleck. Les voix off qui jalonnent le film en atteste. Pourtant, les femmes sont dans le mouvement, à la recherche d’une légèreté qui leur est interdite tandis que les hommes semblent se murer dans leur doute existentielle, incapable de formuler une réponse possible à leur vertige.

A la merveille n’est pas un film narratif bien qu’il s’y passe des choses, Malick ayant poussé son style à un degré de radicalité et d’incandescence que même Tree of life n’avait pas atteint. Il n’y a quasiment plus de scènes, seulement des plans qui semblent être là pour retranscrire dans leur mosaïque des précipités de sentiments humains, amour, jalousie, haine, doute… Jonas Mekas désignerait cette façon de prélever des images des « Glimpses », mot difficilement traduisible en français (le dictionnaire propose « scintillement », choisissons ce mot qui sied bien au film). Le cinéma de Mekas et celui de Malick ont des choses en commun, notamment ce déluge d’image qui s’organise autour d’un cœur indéfinissable (appelons ça la vision de l’artiste) , mais autant Mekas cherche la beauté dans la trivialité du quotidien, autant Malick se situe dans la prière incantatoire, dans l’écartèlement entre le doute et la transcendance, entre la beauté du monde et sa laideur. Le cinéaste a supprimé toutes les connexions qui pourraient expliquer les gestes des individus. On ne saura pas pourquoi Ben Affleck quitte Rachel McAdams qu’il aime et pourquoi il accepte de se marier avec Olga Kurylenko alors qu’il l’avait rejeté auparavant. Rien n’est explicable. Comme ce prisonnier accusé d’un meurtre qu’il n’est pas sûr de l’avoir commis, même s’il pense que c’est tout à fait possible qu’il l’ait fait. Les gens agissent, mais peinent à s’expliquer, dictées par des sentiments et des émotions qui ne sont pas rationnelles en tout explicables par des mots. Le film ne comporte quasiment pas de dialogue, seulement des voix off reflet du tumulte intérieur des personnages (tumulte qui se transforme en image, comme ces vagues vrombissantes venant se briser sur une jetée).

C’est un point sur lequel on peut avoir du mal à suivre le cinéaste. A force de procéder par retranchement et de parler par parabole, on est toujours à la limite de la dichotomie caricaturale. Chez Malick l’humanité se divise entre gens beaux (les personnages principaux) et gens laids, malades, laissé- pour compte qui portent sur leurs corps les stigmates de leur condition (trisomiques, prisonniers aux corps meurtris). On peut déplorer que le cinéaste écarte un peu facilement les causes de cette humanité abandonnée, appelons cela le capitalisme, pour toujours rester dans une vision métaphorique au monde (les gens rendus malades par la contamination de l’eau de la ville issue de la rivière dans laquelle s’écoule des substances toxiques venues d’une usine à proximité). A force d’être dans la parabole permanente, Malick n’explique la façon dont marche le monde que par les doutes intérieurs des humains en faisant peut- être être fi un peu trop facilement de la capacité prédatrice de l’Homme sur ses congénères, comme si l’ennemi n’était qu’intérieur (l’autre ennemi étant relégué en périphérie, sous forme d’une usine abstraite). Si on n’est pas loin d’une imagerie un peu pittoresque, impossible d’oublier les visages et les corps de ces âmes damnées, pas damnées par Dieu, mais damnés par l’Humain lui-même. Et pour prouver que le film n’est pas uniquement située dans le grandiose, on y a apprend même des choses étonnantes, comme par exemple que des prisonniers passent certaines de leur journée, menottés, à la mairie pour servir de témoin aux mariés.

Comme à son habitude, il y a chez Malick un génie à filmer les parcelles du monde encore édénique (la scène des bison, le Mont St Michel) dans des moments étranges, comme décontextualisés. Pourtant, et c’est une nouveauté, il filme pour la première fois le monde moderne, des allées d’une supérette à celle d’une laverie (puis celle d’un magasin d’électoménager, le couple ayant décidé d’investir dans un lave-linge !). Ces scènes ne sont pas filmées avec moins de grâce que les autres sans aucune notion de paradis perdu. De même, il est amusant de se souvenir de tous ces petits détails de la vie qui émaillent le film, comme Ben Affleck rangeant dans le lave-vaisselle les verres que lavent Olga Kurylenko ou la Sœur nettoyant des couverts devant le regard (amoureux ?) de Javier Bardem.

L’Homme est Homme parce qu’il doute et s'interroge. L’amour terrestre n’est pas moins fort et pas moins sûr que l’amour divin. Tous les êtres cherchent ce qui pourraient les relier – et c’est en ce sens que A la merveille est un film religieux - et pourtant ces liens « horizontaux » sont impossibles comme si les humains stagnaient au milieu d’une échelle verticale infinie, perdue entre Ciel et Terre. A la merveille ne résout pas cette équation, il montre au contraire comment toute chose et son envers coexistent. Sa façon de répondre à l’impossibilité de l’Homme de trouver sa place au monde se trouve dans cette prière filmique qui a pour objet de ramasser tous les questionnements en une forme élégiaque et méditative, prière qui cherche à surmonter la Vie. 



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