A bientôt j'espère

(To Chris M.)

vendredi 1 mai 2026

THE STRANGERS CHAPTER 1 de Renny Harlin




On arrive après la bataille et pas grand monde ne s’est intéressé à cette trilogie The Strangers, dont le dernier volet est sorti dans l’indifférence absolue en février aux États-Unis, presque deux ans après la sortie du premier opus en mai 2024, qui avait pourtant connu un petit succès commercial. Le calendrier original avait été chamboulé puisque le plan, à l’origine, était de sortir chaque volet avec environ trois mois d’écart. Mais il a fallu plus d’un an et demi pour que le chapitre 2 arrive sur les écrans après le volet inaugural, et celui-ci s’est ramassé lamentablement alors que des efforts marketing conséquents avaient été déployés pour le vendre au public.

Le projet était pour le moins curieux. Remaker le film de Bryan Bertino, petit classique du home invasion assez récent (2008), pourquoi pas : le cinéma d’horreur jouit de faire et refaire ce qui a déjà été fait, quitte à vider de toute originalité des projets reconnus pour la leur.

Là, le high concept pour justifier ce remake était d’en faire… une trilogie !

Comment faire pour qu’un film célébré justement pour son dénuement programmatique (une maison, un couple, trois tueurs masqués qui jouent au chat et à la souris avec eux) soit ainsi étendu en trois longs métrages tournés simultanément, en 52 jours à l’automne 2022 en Slovaquie ? Harlin insistait sur le fait que ce serait un long film de 4 h 30 découpé en trois parties. Why ?

Le film de Bertino était bref (80 min), et sa force résidait dans cette simplicité. Pas de mythologie, pas de lieu en particulier (une sorte de zone résidentielle près d’un bois), pas de motivation des tueurs, pas d’identités des tueurs révélées, pas de raison particulière de s’en prendre à leurs victimes — « juste parce qu’elles étaient là », pour citer une réplique d’une des tueuses en réponse à une victime éplorée. Mais il avait marqué les esprits : les masques du trio étaient saisissants, on avait Scarecrow (une sorte de masque de toile de juste à la Jason dans le deuxième Vendredi 13), Dollface (une figure souriante de poupée, quoi de plus effrayant qu’un sourire figé ?) et Pin-Up Girl (et sa couple courte à la Betty Boop). Bertino instaurait une tension maximale avec pas grand-chose. L’arbitraire des tueurs qui frappaient au hasard glaçait le sang (et si on tombait sur des gens comme ça ?). Leur sadisme onctueux aussi. Une phrase aussi simple que « Is Tamara here? », que prononcent les tueurs quand ils frappent à la porte, avait son effet et faisait figure de sésame de la terreur. Quant au titre original, on pouvait le lire de façon polysémique : les « Strangers » désignaient-ils les tueurs masqués ou, au contraire, leurs victimes inconnues ?

 

Les tueurs dans le film de Bryan Bertino

Pas mal pour un film au concept a priori mille fois vu.

Donc, le remake.

Les fans de fantastique, parmi les plus conservateurs qui soient, hurlaient déjà au contresens et à l’aberration ontologique, puisqu’il allait forcément falloir développer un univers dont la force reposait justement sur sa minéralité et sur le fait de s’être débarrassé d’à peu près tout.

Le réalisateur de ce projet intriguait : Renny Harlin. Le colosse finlandais, dont certains ont pu admirer les dix premières années de carrière (un des meilleurs Freddy, le quatrième, Au revoir à jamais, quelques blockbusters sympas de Die Hard 2 à Cliffhanger), a en général été abandonné depuis, bien qu’il n’ait jamais cessé de tourner. Mercenaire comme on en fait peu, infatigable globe-trotter, Harlin a saisi toutes les opportunités : tourner en Bulgarie dans les studios de la firme d'Avi Lerner Millennium (Hercule), habiter en Chine où il tourna plusieurs films en mandarin avant le Covid, tourner en Russie ou en Arabie saoudite, tourner en Grèce toujours pour Millenium qui avairt développé de nouvelles infrastructures  ici  (The Bricklayer)  — partout où il y a de l’argent. Pour ceux qu’on a vus : à peu près que du mauvais et de l’oubliable (petit bonus pour The Covenant, sorte de Les Lois de l’attraction à la sauce young adult déviant), même si Harlin sait toujours emballer des scènes d’action correctes malgré des budgets en chute libre.

Plus inquiétant, le film était produit par Courtney Solomon, touche-à-tout canadien, réalisateur de quelques mauvais films (Donjons et Dragons), et visiblement cheville ouvrière du projet, puisqu’il est crédité comme producteur, réalisateur de seconde équipe, et c’est lui qui assure une bonne partie du service après-vente à chaque opus. Il a donné plus d’interviews que Renny Harlin et il est l’intervenant principal des bonus vidéo — à égalité avec Madelaine Petsch, vedette et visiblement coproductrice très impliquée. À entendre les différentes interviews, il a passé plus de temps en salle de montage que Renny Harlin.

Le nom des scénaristes ne nous donnait pas beaucoup plus d’indices : Alan R. Cohen et Alan Freedland travaillent ensemble depuis près de trente ans. L’un est un géant, l’autre est tout petit. Ce duo physiquement original n’a jamais œuvré dans l’horreur, ni de près ni de loin. Leur seul crédit au cinéma est pour la comédie Date limite. Ils ont beaucoup travaillé pour la télévision, notamment pour la série animée King of the Hill. Comment se sont-ils retrouvés impliqués sur un projet aussi éloigné de leur univers ? Mystère.

Soyons clairs : ce The Strangers avait quelque chose d’assez cynique sur le papier et de potentiellement cheap avec ces trois films tournés ensemble pour limiter les coûts. Renny Harlin qui enquille trois slashers filmés à l’Est, ça sentait bon le DTV de vingt-cinquième zone.

Malgré tout, cette promesse d’une trilogie nous intriguait fortement. Et comme on n’a rien à faire que de respecter les films, et que ceux qui « n’ont rien compris » nous sont plus sympathiques que les gardiens du temple préférant que rien ne se fasse, c’est l’esprit en alerte que nous avons vu en salle, en mai 2024, Les Intrus : Chapitre 1.

Et là, quelle ne fut pas notre surprise.

Enfin… surprise n’est peut-être pas le mot. Le chapitre 1 est bel et bien un remake de l’original. La trame est identique et la décoration des lieux très proche (un tourne-disque, une tête de cerf qui orne la maison). Les éléments un peu audacieux de l’original ont même été abandonnés : fini le couple en crise. Dans le film de Bertino, l’atmosphère était plombée dès le début par la tension qui régnait entre les deux héros ; on apprenait pourquoi au cours du récit : la jeune femme avait refusé, quelques heures plus tôt, la demande en mariage de son petit ami. Ici, rien de tout ça : pour héros, nous avons un jeune couple — plus jeune — mignon et heureux, parfaitement lisse en somme. Plus de maison de location blafarde située dans un lotissement banal, mais un joli petit chalet isolé en pleine forêt.

Tous les clichés du cinéma d’horreur américain sont réunis.

Mais, outre le fait que les deux acteurs Froy Gutierrez et surtout Madelaine Petsch (Riverdale) dégagent un fort capital sympathie, cette simplification des enjeux permet au contraire à Harlin d’avoir toute latitude pour déployer sa mise en scène sans être contraint par de quelconques obligations narratives.

 


 

Et là, miracle : Renny Harlin nous livre une réalisation absolument monstrueuse.

On savait qu’Harlin n’était pas un manche quand il le voulait, mais là, c’est une démonstration de force extraordinaire qu’on n’attendait plus (voire « pas ») de lui. On précise qu’on est bien seuls à avoir pensé cela, vu l’accueil critique désastreux, mais nous, on a tout aimé. Toutes les figures traditionnelles, vues et revues du cinéma d’horreur, sont filmées comme si on les découvrait pour la première fois : la scène de l’héroïne sous la douche tandis qu’un tueur masqué l’observe en silence, l’intrusion glaçante des tueurs au son de Nights in White Satin dans le chalet, la fuite sous la maison et l’héroïne qui s’enfonce un clou dans la main et doit retenir son cri de douleur pour ne pas donner l’alerte… Chaque scène est portée à son point de tension maximal.

On pourrait regretter que le film évite les meurtres gores et inventifs, apanage des slashers, mais on sent une volonté de ne pas détourner le spectateur par quelque chose de trop forain, et le cinéaste préfère rester rivé à son couple ; il joue davantage la carte du suspense que du gore (comme l’original).

Le film monte progressivement en puissance, mais le sommet du spectacle est la poursuite dans la forêt. Là encore, rien qu’on n’ait déjà vu 100 000 fois avant, sauf que les arbres slovaques ont une puissance hypnotique folle. Avec ces arbres blancs alignés et ces feuilles qui jonchent le sol, on se croirait presque dans la forêt de L’Enfance d’Ivan de Tarkovski.

Oui, oui, on est à ce niveau de pulsation onirique.

Et on se dit que c’est ça, en fait, le cinéma d’horreur : bien filmer des arbres.

 

 

Une photographie  extraordinaire

L'enfance d'Ivan de Andrei Tarkovski

Scarecrow en action

Le chef opérateur José David Montero (déjà à la lumière d’un slasher très sympa passé inaperçu, Hell Fest) a eu la bonne idée de tourner avec de vrais objectifs scope, et ça se voit : l’image a de la profondeur, les textures ressortent. Comme quoi, le problème n’est pas tant le numérique que le choix des objectifs.

Et puis il y a Madelaine Petsch qui se cache sous des feuilles, des sortes de bâtiments en ruine qui émergent du sol. Harlin fait émerger, grâce à sa caméra, un autre monde.

Harlin multiplie les plans qui tuent : ce mouvement de caméra autour de Maya qui révèle soudain Pin-Up derrière elle, ou encore cette même Pin-Up qui esquisse quelques pas de danse pour impressionner Ryan qui la tient en joue avec un fusil.

La grâce.

The Strangers Chapter 1 est une version plus enjouée, moins grisâtre, plus colorée que le Bertino. Peut-être moins « sale », mais plus agréable à revoir.

Ajoutez à cela la chevelure rousse de Madelaine Petsch, comme un feu follet au milieu des bois. Il suffit parfois d’une image pour qu’un film devienne grand, et cette vision fauve a suffi à nous ravir.

On a des goûts simples.

À côté de ça, le film enrichit l’original de nouveaux éléments : le portrait des habitants de la petite ville de Venus est très réussi. La propriétaire du diner Carol, la serveuse, le garagiste, le shérif Rotter (Richard Brake)… bravo à la directrice de casting, tout le monde est bien choisi. La reconstitution de cette petite ville de l’Oregon (« Ce n’est pas un centre-ville, juste une rue », dira Shelly en ouverture du chapitre 3) est convaincante. On est presque frustré de ne pas y passer plus de temps et de ne pas rencontrer tout le monde. Jasmine, la coiffeuse, devait accueillir Maya et Ryan et proposait à Maya une coupe de cheveux, mais celle-ci refusait puisqu’elle était déjà passée sous les ciseaux d’une de ses collègues une semaine avant (on ne verra Jasmine apparaître que dans le chapitre 2). Le scénario ne développait pas beaucoup plus la vie à Venus, et Richard Brake, acteur fétiche de Rob Zombie, qu’on ne voit que dans quelques plans, n’avait pas non plus de lignes de dialogue.

Le film s’arrête brutalement : Ryan est tué, Maya laissée pour morte… mais survivante. La scène finale post-générique dévoile Scarecrow allongé à côté d’elle, comme dans un cauchemar. Dans le script original, cette scène appartenait en réalité au deuxième film : ce n’était pas un rêve comme on en a l’impression, c’était la réalité, et Maya bondissait du lit pour s’échapper.

Au départ, on devait la voir se mettre à crier dans le mouvement de caméra qui allait chercher son visage, mouvement coupé au moment où elle est en gros plan ; ellipse : un autre mouvement de caméra vient à nouveau cadrer son visage lorsqu’elle est dans son lit d’hôpital (n’eût-il pas été plus beau de couper le mouvement d’appareil liminaire et de raccorder sauvagement un gros plan sur l’actrice ouvrant les yeux dans le Airbnb éclairé avec un autre gros plan sur elle sur son lit d’hôpital la nuit, en faisant un jump cut ?).

On essaie de se souvenir de ce qu’on a pensé à l’époque, maintenant qu’on a vu les trois chapitres. On s’est dit qu’on avait adoré, mais qu’on n’était pas plus avancé quant à savoir pourquoi ce Strangers Redux était une trilogie. Il n’y a quasiment rien dans ce premier volet qui laisse augurer tel ou tel développement. On sentait bien qu’il y avait un potentiel whodunit pour savoir qui, parmi les habitants du village, se cachait derrière les masques, mais leurs rôles n’avaient pas été suffisamment développés pour qu’on soit sûr que c’était bien cette piste qui serait explorée pour étendre l’univers.

Cette absence de perspectives claires n’était sans doute pas à mettre au crédit du film, mais tant pis : on était surexcités à l’idée de savoir ce qui allait bien pouvoir advenir de Maya, notre nouvelle héroïne préférée.

Ajoutons à cela un déroulant final absurde qui crédite y compris des acteurs qui n’apparaissent pas dans le chapitre et nous annonce même en exclusivité mondiale deux nouveaux tueurs, Witch Face et Ghost Skull — que, comme on le sait maintenant, nous ne verrons jamais.

Rétrospectivement, ce chapitre 1 est le moins original par définition puisqu’il remake un autre film, mais c’est aussi le plus ample, le plus sur de ses effets, le plus harmonieux. 

 

A SUIVRE