A bientôt j'espère

(To Chris M.)

jeudi 26 avril 2012

Cap Nord

Sandrine Rinaldi ne perd pas le Nord et tient le cap. Il n’y a quasiment aucun moment sans musique, Cap Nord donne ainsi l’impression d’être construit autour de sa sublime playlist composée de 24 morceaux de Northern Soul. Ce n’est pas non plus un clip, puisque les gens à l'écran sont doués de parole. Mais une parole affectée, irréaliste, composée de textes de chansons traduits en français ou d’extraits d’ouvrage de Dickens. Il y a évidemment un côté India Song à ce film très littéraire par ses dialogues, énigmatique par ces corps étranges qui se meuvent d’une façon dont a du mal à percevoir la logique et musical. Comme dans le film de Duras, on a l’impression que tous ces gens jouent un rôle dont on n’est pas sûr qu’il soit le leur.
Je dois confesser avoir vu le film en DVD, avec les sous-titres anglais, qui désignent clairement leurs provenances littéraires ou musicales. Visionner ainsi Cap Nord avec des mots incrustés sur l'écran lui confère un côté karaoke qui lui sied à merveille : d'ailleurs, dans une scène, les acteurs se mettent frontalement à fredonner un des morceaux en play-back. Et cela a le charme de rajouter une couche de "narration" à une œuvre qui en compte au moins trois niveaux de récit qui cohabitent harmonieusement mais sans vraiment se mélanger : la bande son musicale, les paroles, les corps.

Et puis, ce n’est pas forcément la chose la plus évidente à la vision du film, mais il y a de l’humour dans Cap Nord : les chorégraphies Northern soul virent parfois au breakdance. Les invités prenent une pose et jouent à des jeux étranges (donner son mot préféré et répondre par un mot détesté). L’emphase des dialogues apporte un côté amusant lorsque le propos n’a vraiment rien à voir avec la scène en question ("Il a la grâce fine et frêle"). Ce qui n'empêche pas à ce dialogue d'être in fine émouvant et profond lorsque l'amour y est décrit avec grâce et précision (les amants du jardin).
En voyant Cap Nord de Sandrine Rinaldi, j’ai parfois pensé à David Lynch et plus particulièrement à INLAND Empire. La première fois que cette connexion m’a frappée, c’est lorsque le couple qui part de la fête se trouve dans taxi, l’homme s’endort sur l’épaule de sa compagne ; en surimpression continue la soirée dansante qui bat son plein depuis le début du film. Que ces espaces disjoints coexistent ensemble aussi longtemps donne à la scène la teneur d’un rêve. Les lieux se mélangent, l’esprit d’un lieu antérieur continuant d’habiter le nouveau. Et pour lier le tout, la bande originale composée de « Northern Soul » qui se poursuit inextinguiblement. Lynch est le grand cinéaste des univers parallèles qui se croisent parfois par la grâce du montage ou lié par la musique. Durant cet instant, une sorte de vertige fantastique s’empare de Cap Nord.
Souvenez-vous ensuite du générique de fin de INLAND Empire : une chorégraphie endiablée et légèrement saugrenue au son du Sinnerman de Nina Simone s’engage, tandis que des acteurs, appartenant au film (Laura Dern) ou pas (Laura Harring) assistent au spectacle. Images vidéo. Lumières tamisées. Teintes rougeâtres. Cap Nord donne parfois l’impression d’être une variation sur ce générique de fin.

Plaisir de la danse. Corps en attente. Frôlement. Poses marmoréennes. Plaisir du geste. Et jouissance des chansons qui inondent l'image et modifie notre perception de celle ci comme l'eau de la rivière modifie la forme des cailloux au fond de l'eau. Ce film coule de source.

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Notes (à propos des) critiques
- le film compte parmi ses acteurs une des fines plumes de Mad Movies, Gilles Esposito. Preuve que ce film est mad.
- Les cahiers du cinéma ont étrillé Cap Nord. On reproche parfois aux journalistes le copinage… avouons que la loyauté est une valeur à nos yeux supérieures encore, et constater qu’une des meilleures critiques de la revue dans les années 90 (sous le beau nom de plume Camille Nevers) soit traitée de façon aussi lapidaire pour un film aussi singulier nous laisse un gout amer.

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