A bientôt j'espère

(To Chris M.)

vendredi 8 décembre 2017

MASTERPIECE TO MASTERPIECE (SONG TO SONG de Terrence Malick)







Song to Song aurait pu être intitulé en français "Chansons de gestes".   

Chansons comme toutes celles qui composent l'hallucinante playlist du film : de Arvo Part au duo sud-africain de Die Antwoord de Haendel à Lykke Li qui interprète plusieurs de ses chansons mais aussi une reprise de Bob Marley en duo avec Ryan Gosling (It hurts to be alone), du rappeur travesti Big Freedia au bouleversant Makambo de Geoffrey Oryema...  Un voyage musical ininterrompu entre l'ancien et le moderne, l’Amérique, l’Europe et l’Afrique, rythmé par une chanson leitmotiv Rollin' and Tumblin’, entendue dans différentes versions.   

Gestes comme ceux des personnages, qui se frôlent, se touchent, se caressent le ventre, s'embrassent du bout des lèvres, voire scrutent la gorge du conjoint pour y chercher son âme (on pense beaucoup à Je vous salue Marie de Godard tout au long du film). Le sexe est encore plus présent que dans  Knight of Cups - à deux, à trois, hétéro et homo - mais on sent Malick peu aventurier, voire gêné aux entournures, dans sa dépiction du coït, plus soucieux de capter les hésitations des corps et leurs vibrations, que leur mélange. 

Une chanson de geste est un long poème décrivant relatant des exploits guerriers du passé. Si les derniers Malick ont abandonné les terres de la mythologie pour en apparence rejoindre celle de l'ultra contemporanéité, il semble au contraire que jamais ses personnages n'ont été plus abstraits qu'aujourd'hui et qu'en réalité, sous la surface, se cache un récit médiéval épique où les châteaux prendraient la forme de villas à l'architecture délirante située au bord de la rivière Colorado, où le méchant roi avec lequel on établit des pactes faustiens serait un producteur façon Richard Branson ou Swan de Phantom of the Paradise, la dame-poétesse une jeune rockeuse cumulant les petits jobs pour subvenir à ses besoins et le héros-troubadour un parolier naïf cherchant sa voie sous la figure tutélaire d'Arthur Rimbaud dont la photo est accrochée dans son salon. Dans ce conte des temps anciens, nos héros rencontreront des fées toujours promptes à leur prodiguer des bons conseils, ces bons génies pouvant prendre les traits de vrais artistes dans leur propres rôles : ainsi de John Lydon incitant aux enfants à obéir aux règles imposées par les parents avant de  "throw the fuckin’lot of ‘em out the window" ou Patti Smith pousser Rooney Mara à se battre pour garder son mec ; mais ces veilleurs bienveillants peuvent aussi prendre l’apparence d’actrice inconnue comme cette escort poussant une Natalie Portman confuse à dissocier son esprit de son corps. 

La guerre, elle, prend différents atours : celle de l'artiste contre le système, des enfants contre leurs parents, de l’amour pour lequel il faut sans cesse lutter pour préserver une flamme vacillante ou des pulsions intérieures les plus noires qui vous emportent vers l'abime si on ne les repousse pas.
Comme Knight of Cups tourné la même année, Song to Song donne  l'impression d'être un remix halluciné de dix films d'où Malick extrairaient les moments les plus saillants pour les compiler dans une mixtape furieuse et poétique (si Song to Song était un album, ce serait Since I left you des Avalanches), mais aussi, et c’est nouveau, chaleureuse. Car si Song to Song est un récit de lutte parfois d’une infinie tristesse, c'est aussi, paradoxalement, le film de Malick le plus romantique - attendez de voir le dernier plan !-, le plus léger en partie grâce à ses acteurs, et, plus étonnant encore, le plus porté de temps à autre à l’autodérision quand par exemple Iggy Pop torse nu et verre de vin rouge à la main apparait trente secondes pour se moquer des producteurs de cinéma voulant avoir des stars de la chanson dans leurs films pour leur apporter l’énergie supplémentaire dont ils manqueraient.    

De film en film, Terrence Malick s’affirme plus que jamais, pour reprendre les deux titres que Song to Song a porté au long de sa production au long cours, sans loi (Lawless) et en apesanteur (Weightless).  Et comme chantait Carmen, « l’amour est un oiseau rebelle ».

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