A bientôt j'espère

(To Chris M.)

mardi 27 janvier 2026

Nicolas Roeg / filmographie

 

 

Une nuit de réflexion (1985)

 

Nicolas Roeg a un statut original : ce doit être le seul cinéaste qu’on loue en premier lieu pour sa science du montage (consistant à faire alterner de façon inattendue les temporalités) et qui a commencé sa carrière comme directeur de la photographie. Marier aussi parfaitement l’espace et le temps, fondements de la théorie de la relativité restreinte, le prédestinait à mettre un jour en scène Albert Einstein.

Nicolas Roeg est né à Londres en 1928. Son père, Jack, venait d’une famille aristocratique hollandaise (d’où ce nom qui sonne étrangement à nos oreilles). Mais, blessé pendant la Première Guerre mondiale, il demeura désœuvré à la maison. Sa mère, Gertrude, travaillait comme vendeuse dans une librairie. Sa grande sœur, Nicolette, commença très jeune une carrière de comédienne.

À la fin des années 1940, après la guerre, Nicolas Roeg entre aux studios Marylebone, situés en plein cœur de Londres, dans la City of Westminster. Il commence tout en bas de l’échelle, en servant le thé aux techniciens et aux acteurs, avant de gravir patiemment les échelons. Il devient assistant, s’initie au doublage de films étrangers, participe au montage, fait le clap sur les tournages, puis finit par intégrer le département caméra aux studios d’Elstree, où il se forme comme opérateur.

Rapidement, il devient directeur de la photographie et travaille d’abord sur des épisodes de séries télévisées. Son premier titre de gloire est son crédit de chef opérateur de la seconde équipe sur Lawrence d’Arabie (1962), où il filme notamment la spectaculaire séquence de l’explosion du train. Il avait été engagé après avoir assisté le légendaire chef opérateur Freddie Young sur plusieurs films. Mais son idylle avec David Lean ne dure pas : appelé comme directeur de la photographie principal sur Docteur Jivago, il est finalement écarté par Lean et remplacé par Young, jugé plus docile. Roeg ne supportait pas les méthodes rigides du maître.

Surdoué, Roeg est rapidement repéré par d’autres cinéastes. Il travaille pour tous les jeunes réalisateurs anglais en devenir : Clive Donner (sur Le Concierge, écrit par Harold Pinter), Michael Winner, John Schlesinger… Les étrangers s’intéressent également à lui : Roger Corman le fait venir aux États-Unis pour tourner La Chute de la maison Usher. Personne n’a oublié ce film fauché dont la pauvreté de moyens était transcendée par la lumière et l’inventivité visuelle de Roeg. Peu après, François Truffaut l’engage comme directeur de la photographie pour son premier film anglais, Fahrenheit 451 (1966). Le cinéaste français veut que les flammes, d’un rouge éclatant, tranchent violemment sur l’atmosphère automnale des décors. Roeg excelle dans cet art du contraste : styliste minutieux, capable de composer chaque plan comme une peinture, il sait tourner en couleur comme en noir et blanc, magnifier la ville ou la campagne, capter le présent ou convoquer le passé. On retrouve cette sensibilité dans Loin de la foule déchaînée (1967), d’après Thomas Hardy, où il sublime les paysages du Dorset.

Mais Roeg n’est pas enfermé dans un style trop léché. Ses collaborations avec Richard Lester en témoignent : d’abord sur Le Forum en folie (1966), adaptation débridée de la comédie musicale de Stephen Sondheim, puis surtout sur Petulia (1968), drame intimiste et expérimental tourné à San Francisco. Ce film, avec Julie Christie et George C. Scott, baigne dans une atmosphère onirique où passé et présent se télescopent sans cesse. Roeg semble avoir été profondément marqué par cette expérience : beaucoup de ses films ultérieurs prolongeront les audaces narratives et visuelles de Petulia. Il y rencontre l’actrice Julie Christie, qui deviendra la vedette de son film le plus célèbre, Ne vous retournez pas, quelques années plus tard.

Nicolas Roeg entre en réalisation par la bande. Il est engagé comme chef opérateur par un artiste fou, Donald Cammell. Peintre, scénariste, baignant dans le Swinging London, Cammell, qui connaîtra une carrière chaotique mais passionnante, filme Mick Jagger dans un thriller bizarre à base de gangsters miteux et de kidnappings. Roeg, embauché pour seconder le cinéaste débutant, finit par obtenir un crédit de co-réalisateur. Ce film, qui mettra plusieurs années à sortir mais est vaguement « culte » aujourd’hui, offre une perception du talent de ses deux auteurs : Roeg, embauché pour assurer les arrières d’un jeune chien fou, aura une filmographie plus conséquente que ledit chien fou, tout en étant lui-même considéré comme l’auteur de films dingues. À tel point qu’on ne sait plus vraiment à qui est dû le caractère psychotronique de cette œuvre.

Roeg confirme largement les espoirs placés en lui et déploie son talent avec Walkabout, un voyage planant au cœur de l’Australie. Le film est présenté en compétition au Festival de Cannes et reste pour certains son chef-d’œuvre. Comme il ne fait rien comme tout le monde, son meilleur ne sera donc pas son premier, mais un et demième.

Encore directeur de la photographie sur celui-ci, il passe ensuite la main à ses collaborateurs : Anthony Richmond éclairera Ne vous retournez pas., puis il confie la lumière de ses films suivants à son assistant Anthony Richmond.

Il réalise trois films qui établiront sa réputation d’esthète, de « concasseur de temporalités » et d’érotomane : Ne vous retournez pas, L’Homme qui venait d’ailleurs, Enquête sur une passion.

Ne vous retournez pas est un peu l’arbre qui cache sa filmographie. C’est en général son film le plus plébiscité, celui qui figure dans les listes des meilleurs films de l’histoire du cinéma, celui que même les gens qui n’aiment pas son œuvre tiennent pour un bon, voire un très bon film.

Roeg aime filmer les icônes du rock et de la pop : après Mick Jagger, il engage David Bowie et Art Garfunkel. Roeg n’a pas peur de se confronter à pop stars célèbres pour les filmer dans des rôles ne mettant aucunement en valeur leurs talents vocaux, voire en les filmant dans une certaine forme d’anonymat. Sachant filmer des scènes de sexe mémorables, il tombe amoureux de la sublime Theresa Russell, qui devient son épouse.

Ironiquement vu son titre, Bad Timing (1980) marque le début de la chute pour Roeg. Tous ses films des années 1980 connaissent des déboires de production, comme Eureka, avec Gene Hackman, qui met des années à sortir suite à la faillite de la production. En France, il n’est distribué alors qu’en VHS.

Insignificance, qui nous intéresse ici et sur lequel nous reviendrons quelques pages plus loin, est en compétition à Cannes, se plante en salles et disparaît de la circulation. Castaway ou Track 29, avec Gary Oldman, sont quasi invisibles. La cote de Roeg s’effondre sur le marché de l’art.

Les Sorcières, son adaptation du roman de Roald Dahl, bien que sortie uniquement en VHS en France, a acquis depuis une certaine notoriété auprès de la jeunesse grâce à sa présence sur Netflix.

Roeg tourne ensuite des épisodes de séries (The Young Indiana Jones Chronicles), des téléfilms variés (dont une adaptation de Samson et Dalila et Au cœur des ténèbres d’après Conrad avec Tim Roth). Il tourne son dernier film en 2007, une sorte de conte fantastique/ folk horror où il retrouve son acteur fétiche, Donald Sutherland — Sutherland était tellement fan de Nicolas Roeg qu’il a prénommé un de ses fils Roeg !

Nicolas Roeg n’est pas le seul cinéaste à avoir cumulé une carrière de directeur de la photographie avec celle de réalisateur : pour rester en Angleterre, on peut citer Freddie Francis, Jack Cardiff, Ronald Neame, Michael Seresin, Chris Menges… Mais il a un statut d’auteur qu’aucun d’entre eux n’a eu. Il reste un cinéaste méconnu en France. Son cinéma n’a jamais vraiment eu la carte auprès des revues institutionnelles. Beaucoup d’adaptations de romans, un style assez clinquant, presque glacial, des œuvres distendues, baladeuses, souvent nébuleuses, outrageusement modernes et dont sujettes au vieillissement accéléré… puis soudainement plus rien. Une partie de sa production est encore difficilement visible à ce jour.

Mais on se dit que la vision fragmentée qu’on a de cette filmographie est parfaitement en accord avec le style de son cinéma. La filmographie de Nicolas Roeg est totalement… roegienne.

 

 

vendredi 19 décembre 2025

TOP TEN 2025 (in english)

 

 

The most beautiful shot of the year : The Strangers - chapter 2 (Renny Harlin)


The Strangers - chapter 2 (Renny Harlin) : red hair and golden nails

&

The Shrouds (David Cronenberg) : cute

A Perfect unknown (James Mangold) : a real musical

sex scene in Together (Michael Shanks) : 1+1 = 1

Red Sonja (MJ Bassett) : poetic adventure

Le Rendez-vous de l’été (Valentine Cadic) : I Paris

Hot Milk (Rebecca Lenkiewicz) : cronenbergian

Final Destination 6 (Zach Lipovsky, Adam Stein) : first rate enjoyment

Ni Dieux ni maitres (Eric Cherrière) : french whispered wu-xia pian

sex scene in O Riso e a Faca (Pedro Pinho) : 2 garçons 1 fille : 3 possibilités 

Prima la vita (Francesca Comencini) : cinema 

Le 5e plan de La Jetée (Dominique Cabrera) : an homage to Chris Marker’s 2084

Materialists (Celine Song) : Dakota Cinematic Universe

Eephus (Carson Lund) : night falls

chase scene in water in 28 years later (Danny Boyle) : Rhein Gold

In the lost lands (Paul W.S. Anderson) : digital painting

Hurry up tomorrow (Trey Edward Shults) : Knight of the top of the tops

Papamobile (Sylvain Estibal) : year of the pope (and of Myriam Tekaïa)

Wolf Man  (Leigh Whannell) : night of the hunter

Woman in the Yard (Jaume Collet-Serra) : shadow style

 

 

 

samedi 11 octobre 2025

IN THE LOST LANDS de Paul W.S. Anderson (critique)

 

50 nuances de Gray Alys

In the Lost Lands serait un naufrage. Trop numérique, trop kitsch, trop laid, trop ridicule. Paul W.S. Anderson qui ne brillait déjà par une réputation flamboyante se serait définitivement égaré. Pourtant, sous sa surface criarde, se cache non seulement un beau film mais peut-être même son plus beau  ; un conte sur l’illusion, l’art de tromper le regard, la foi dans le faux. 

Le scénario, adapté d’une nouvelle de George R. R. Martin, suit Gray Alys (Milla Jovovich), une sorcière mandatée par une reine avide de pouvoir (elle pousse son vieillard de mari cacochyme et malade à trépas pour prendre sa place) pour accomplir une mission périlleuse : traverser les “terres perdues” et conquérir le pouvoir ultime, celui de se métamorphoser à volonté. Cette quête du métamorphe n’est pas seulement le moteur du récit, elle est la métonymie de l’œuvre. In the Lost Lands parle de la transformation comme moyen de conquête, et Anderson, qui n’a jamais cessé de jongler entre série B, science-fiction et adaptation de jeux vidéo, y glisse un autoportrait à peine voilé : celui d’un cinéaste métamorphe lui aussi, cherchant sa place entre l’art et le divertissement, entre la beauté et la laideur . Ces deux alternatives ne se superposent évidemment pas, elles se mélangent.

Dès les premières images, on comprend qu’Anderson ne cherche pas à sonner réaliste. Une sorte de teinte grisâtre embrume l'image,  les acteurs semblent flotter dans des décors incrustés sur des fonds verts. On ne comprend même pas très bien où nous sommes, dans un univers au croisement d’une heroic fantasy ancienne et d’un monde postapocalyptique futuriste à la Fury Road dont les « règles » de fonctionnement nous sont balancés en voix off si rapidement qu’on a à peine le temps de comprendre le pourquoi du comment que l’histoire a déjà commencé. 

Ces décors numériques tant conspués par les cinéphiles rappellent moins les CGI impersonnels des blockbusters que ces dessins de production extraordinaires pour vendre des productions fauchées que l’on admire avant de découvrir, déçus, leur traduction en décors “réels”. Ici, Anderson donne l’impression de les reproduire tel quel, presque figés, mais très évocateurs. Par contraste, cela donne un poids inattendu aux acteurs. Dans cet environnement trop lisse, leurs gestes, leurs visages, leurs voix émergent. Le numérique excessif ne les engloutit pas : il les met en valeur.

Ce n’est pas un hasard si son héroïne, Gray Alys, est elle-même une illusionniste. Elle ne se bat pas physiquement, elle dupe le regard de son ennemi, manipule ses perceptions, fabrique des mirages, brouille la frontière entre réalité et illusion. Le retournement final — où l’on découvre qu’Alys avait anticipé le plan de la Reine qu’elle avait organisé la mise en scène de sa propre défaite à dessein, fait de tout le film un trompe-l’œil géant. Ce que nous pensions voir n’était qu’un leurre ; la magicienne tirait déjà les ficelles. Comme son personnage, Anderson orchestre un faux spectacle qui finit par révéler la vérité : le pouvoir du cinéma, c’est de faire croire.

Une image contenant habits, personne, homme, Visage humain

Le contenu généré par l’IA peut être incorrect.

Paul W.S. Anderson entre ses acteurs

Beaucoup se moquent de cette esthétique volontairement ingrate. Pourtant, dans ce magma de pixels, Anderson retrouve la liberté des grands bricoleurs du cinéma bis. On pense à Albert Pyun, maître des années 80-90, qui transformait le manque de moyens en visions poétiques. Le film déborde de moments purement réjouissants  — une armée de zombies sortant d’un brouillard violet, une transformation de loup-garou, un serpent à deux têtes qui surgir du canon d’un fusil. Ces visions ont la naïveté des effets spéciaux anciens : on voit le truc, mais on y croit quand même. La littéralité peut prêter à sourire : quand la carte qui émaille le récit nous dit que nos héros arrivent dans la zone de la "Skull river", le plan qui suit est un crane à côté d'une rivière. 

Derrière son outrance, In the Lost Lands recèle une forme de douceur. Le duo Jovovich-Bautista surprend : elle joue la sorcière comme un personnage conscient d’être imaginaire ; lui, bounty hunter fatigué, semble chercher le repos dans ce monde de cinéma (on a la sensation de voyager à travers les genresà. Entre eux naît une tendresse inattendu. Les deux acteurs donnent l’impression de se regarder jouer. Ils n’y croient pas totalement. Et pourtant ils jouent comme les enfants jouent, en faisant semblant mais tellement intensément qu'ils finissent par y croire totalement.  

C’est peut-être cela, le vrai sujet du film : non pas la conquête d’un pouvoir, mais la foi obstinée dans l’illusion. Anderson filme Gray Alys comme il filme sa propre œuvre — une magicienne qui sait que ses tours sont visibles, mais qui continue, avec une joie enfantine, à les exécuter. À travers elle, il signe une déclaration d’amour à ce cinéma numérique, bricolé, bariolé, imparfait, mais sincère. Un cinéma qui brandit sa nature de mirage en étendard. Un film qui vient du cœur, "One from the heart" pour paraphraser un Coppola célèbre. 

 

 

jeudi 9 octobre 2025

Köln 75 (Au rythme de Vera) - incipit

 


 Fabuleux incipit :

« À 1100 kilomètres de Cologne, où Keith Jarrett a fait un concert en 1975, se trouve la chapelle Sixtine où 400 ans avant que Keith ne monte sur scène, Michel-Ange a peint le plafond, juché sur un échafaudage. La chapelle est visible par tous. Mais imaginez être sur place, voir Michel-Ange sur son échafaudage, c'est autre chose, non ? Ce n'est pas un film sur le concert de Cologne. Ni sur la peinture murale, le plafond ou Michel-Ange. C'est un film sur l'échafaudage ».