(Artistes Estoniens)
samedi 11 avril 2026
lundi 6 avril 2026
mercredi 1 avril 2026
THE KILLER de John Woo (2024)
Annoncé depuis près de deux décennies, John Woo a tourné un remake de The Killer avec Omar Sy en 2024 à l’occasion d’une production assez incernable : financé par Universal, mais mis en ligne aux Etats-Unis directement sur une plateforme (Peacock), le film est sorti en salle en France sans doute uniquement grâce à la présence de notre Omar Sy national en tête d’affiche. Le résultat a le charme suranné des œuvres tardives de grand maitre. Devant, on pense pas mal au décharné Domino, un Brian de Palma à l’os, dans lequel toutes les figures depalmaiennes étaient intégrées dans une intrigue trop vaste et imprécise surtout au regard du budget rachitique.
The Killer 2024 n’est évidemment pas le premier remake réalisé par le réalisateur de l’œuvre originale pour la transposer en langue anglaise. Même des auteurs purs et durs qu’on n’aurait pas soupçonné de se prêter à cela ont tenté l’expérience, tel Michael Haneke avec Funny Games.
Mais tourner le remake de son œuvre le plus vénérée au monde, au crépuscule d’une carrière bien remplie, en plus dans le pays, la France, dont il n'arrête pas de dire que sa cinématographie lui a inspiré ladite œuvre, c’est déjà plus rare - son remake pour la tv des Associés (Once a thief) semblait moins improbable.
Ensuite, Woo a cherché à faire vraiment différent. Alors que l’intrigue de l’original était ramassée autour d’une poignée de personnages, ici l’univers est étendu puisqu’on va jusque dans les coulisses du pouvoir. Les genres des personnages ont été permutés : The Killer est désormais une femme (après tout, l’article anglais « the » ne dit rien du genre du tueur) incarnée par la jolie actrice anglaise aux racines cosmopolites Nathalie Emmanuelle. Le flic, de nationalité française, est joué par Omar Sy qui était déjà apparu dans un polar alternant les genres et les pays avec Le Flic de Belleville dont l’ouverture témoignait déjà de la passion de Sy pour les films d’arts martiaux chinois.
Autant The Killer 1989 est une œuvre ténébreuse et lyrique, autant son remake tourné dans le 16e arrondissement du côté de la tour Eiffel et dans les rues qui serpentent autour de la colline Chaillot a plutôt les couleurs des Associés, c’est-à-dire solaires et enjouées. Autant le John Woo de The Killer faisait état de son admiration vibrante pour Jean-Pierre Pierre Melville ou la Nouvelle Vague, autant le remake ne se pare d’absolument d’aucune forme de déférence envers le pays qu’il l’accueille ou vers qui que ce soit. Autant The Killer 1989 était, à nos yeux, un film démesurément hongkongais, autant ce remake où l’on parle anglais et un peu français a tellement hybridé d’éléments qu’il ne possède plus de nationalité ou d’identité vraiment précise. C’est le monde global.
Même pour John Woo, trente ans de cinéma d’action sont passés et ses enfants plus ou moins talentueux l’ont parfois remplacé sur le devant de la scène (son sublime Silent Night a été produit par l’équipe derrière les John Wick, une saga qui lui doit tout). Le risque pour tout maitre qui a changé la face du monde du cinéma est de devoir un jour passer, le temps faisant son office, comme un suiveur de gens qui n’auraient pas existé s’il n’avait été là pour leur montrer la voie.
Le monde où l’on pouvait faire The Killer à Hong Kong en 1989 n’existe plus. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve car la deuxième fois le fleuve est différent – effectivement, il s’agit de la Seine... et l’homme derrière la caméra n’a peut-être plus la vista d’antan mais il n’a pas perdu la main pour ce qui est d’emballer des scènes d’action démentes. Sa version du gunfight dans l’église ne provoque pas les frissons d’émotion de l’original mais vous colle un grand sourire sur le visage.
Parvenir à faire deux œuvres au ton si différent est surtout la preuve que John Woo derrière son apparence de grand cinéaste lyrique et mélodramatique a toujours eu un autre visage, taquin, joueur voire un peu provocateur.
vendredi 13 mars 2026
mardi 10 mars 2026
mardi 27 janvier 2026
Nicolas Roeg / filmographie
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| Une nuit de réflexion (1985) |
Nicolas Roeg a un statut original : ce doit être le seul cinéaste qu’on loue en premier lieu pour sa science du montage (consistant à faire alterner de façon inattendue les temporalités) et qui a commencé sa carrière comme directeur de la photographie. Marier aussi parfaitement l’espace et le temps, fondements de la théorie de la relativité restreinte, le prédestinait à mettre un jour en scène Albert Einstein.
Nicolas Roeg est né à Londres en 1928. Son père, Jack, venait d’une famille aristocratique hollandaise (d’où ce nom qui sonne étrangement à nos oreilles). Mais, blessé pendant la Première Guerre mondiale, il demeura désœuvré à la maison. Sa mère, Gertrude, travaillait comme vendeuse dans une librairie. Sa grande sœur, Nicolette, commença très jeune une carrière de comédienne.
À la fin des années 1940, après la guerre, Nicolas Roeg entre aux studios Marylebone, situés en plein cœur de Londres, dans la City of Westminster. Il commence tout en bas de l’échelle, en servant le thé aux techniciens et aux acteurs, avant de gravir patiemment les échelons. Il devient assistant, s’initie au doublage de films étrangers, participe au montage, fait le clap sur les tournages, puis finit par intégrer le département caméra aux studios d’Elstree, où il se forme comme opérateur.
Rapidement, il devient directeur de la photographie et travaille d’abord sur des épisodes de séries télévisées. Son premier titre de gloire est son crédit de chef opérateur de la seconde équipe sur Lawrence d’Arabie (1962), où il filme notamment la spectaculaire séquence de l’explosion du train. Il avait été engagé après avoir assisté le légendaire chef opérateur Freddie Young sur plusieurs films. Mais son idylle avec David Lean ne dure pas : appelé comme directeur de la photographie principal sur Docteur Jivago, il est finalement écarté par Lean et remplacé par Young, jugé plus docile. Roeg ne supportait pas les méthodes rigides du maître.
Surdoué, Roeg est rapidement repéré par d’autres cinéastes. Il travaille pour tous les jeunes réalisateurs anglais en devenir : Clive Donner (sur Le Concierge, écrit par Harold Pinter), Michael Winner, John Schlesinger… Les étrangers s’intéressent également à lui : Roger Corman le fait venir aux États-Unis pour tourner La Chute de la maison Usher. Personne n’a oublié ce film fauché dont la pauvreté de moyens était transcendée par la lumière et l’inventivité visuelle de Roeg. Peu après, François Truffaut l’engage comme directeur de la photographie pour son premier film anglais, Fahrenheit 451 (1966). Le cinéaste français veut que les flammes, d’un rouge éclatant, tranchent violemment sur l’atmosphère automnale des décors. Roeg excelle dans cet art du contraste : styliste minutieux, capable de composer chaque plan comme une peinture, il sait tourner en couleur comme en noir et blanc, magnifier la ville ou la campagne, capter le présent ou convoquer le passé. On retrouve cette sensibilité dans Loin de la foule déchaînée (1967), d’après Thomas Hardy, où il sublime les paysages du Dorset.
Mais Roeg n’est pas enfermé dans un style trop léché. Ses collaborations avec Richard Lester en témoignent : d’abord sur Le Forum en folie (1966), adaptation débridée de la comédie musicale de Stephen Sondheim, puis surtout sur Petulia (1968), drame intimiste et expérimental tourné à San Francisco. Ce film, avec Julie Christie et George C. Scott, baigne dans une atmosphère onirique où passé et présent se télescopent sans cesse. Roeg semble avoir été profondément marqué par cette expérience : beaucoup de ses films ultérieurs prolongeront les audaces narratives et visuelles de Petulia. Il y rencontre l’actrice Julie Christie, qui deviendra la vedette de son film le plus célèbre, Ne vous retournez pas, quelques années plus tard.
Nicolas Roeg entre en réalisation par la bande. Il est engagé comme chef opérateur par un artiste fou, Donald Cammell. Peintre, scénariste, baignant dans le Swinging London, Cammell, qui connaîtra une carrière chaotique mais passionnante, filme Mick Jagger dans un thriller bizarre à base de gangsters miteux et de kidnappings. Roeg, embauché pour seconder le cinéaste débutant, finit par obtenir un crédit de co-réalisateur. Ce film, qui mettra plusieurs années à sortir mais est vaguement « culte » aujourd’hui, offre une perception du talent de ses deux auteurs : Roeg, embauché pour assurer les arrières d’un jeune chien fou, aura une filmographie plus conséquente que ledit chien fou, tout en étant lui-même considéré comme l’auteur de films dingues. À tel point qu’on ne sait plus vraiment à qui est dû le caractère psychotronique de cette œuvre.
Roeg confirme largement les espoirs placés en lui et déploie son talent avec Walkabout, un voyage planant au cœur de l’Australie. Le film est présenté en compétition au Festival de Cannes et reste pour certains son chef-d’œuvre. Comme il ne fait rien comme tout le monde, son meilleur ne sera donc pas son premier, mais un et demième.
Encore directeur de la photographie sur celui-ci, il passe ensuite la main à ses collaborateurs : Anthony Richmond éclairera Ne vous retournez pas., puis il confie la lumière de ses films suivants à son assistant Anthony Richmond.
Il réalise trois films qui établiront sa réputation d’esthète, de « concasseur de temporalités » et d’érotomane : Ne vous retournez pas, L’Homme qui venait d’ailleurs, Enquête sur une passion.
Ne vous retournez pas est un peu l’arbre qui cache sa filmographie. C’est en général son film le plus plébiscité, celui qui figure dans les listes des meilleurs films de l’histoire du cinéma, celui que même les gens qui n’aiment pas son œuvre tiennent pour un bon, voire un très bon film.
Roeg aime filmer les icônes du rock et de la pop : après Mick Jagger, il engage David Bowie et Art Garfunkel. Roeg n’a pas peur de se confronter à pop stars célèbres pour les filmer dans des rôles ne mettant aucunement en valeur leurs talents vocaux, voire en les filmant dans une certaine forme d’anonymat. Sachant filmer des scènes de sexe mémorables, il tombe amoureux de la sublime Theresa Russell, qui devient son épouse.
Ironiquement vu son titre, Bad Timing (1980) marque le début de la chute pour Roeg. Tous ses films des années 1980 connaissent des déboires de production, comme Eureka, avec Gene Hackman, qui met des années à sortir suite à la faillite de la production. En France, il n’est distribué alors qu’en VHS.
Insignificance, qui nous intéresse ici et sur lequel nous reviendrons quelques pages plus loin, est en compétition à Cannes, se plante en salles et disparaît de la circulation. Castaway ou Track 29, avec Gary Oldman, sont quasi invisibles. La cote de Roeg s’effondre sur le marché de l’art.
Les Sorcières, son adaptation du roman de Roald Dahl, bien que sortie uniquement en VHS en France, a acquis depuis une certaine notoriété auprès de la jeunesse grâce à sa présence sur Netflix.
Roeg tourne ensuite des épisodes de séries (The Young Indiana Jones Chronicles), des téléfilms variés (dont une adaptation de Samson et Dalila et Au cœur des ténèbres d’après Conrad avec Tim Roth). Il tourne son dernier film en 2007, une sorte de conte fantastique/ folk horror où il retrouve son acteur fétiche, Donald Sutherland — Sutherland était tellement fan de Nicolas Roeg qu’il a prénommé un de ses fils Roeg !
Nicolas Roeg n’est pas le seul cinéaste à avoir cumulé une carrière de directeur de la photographie avec celle de réalisateur : pour rester en Angleterre, on peut citer Freddie Francis, Jack Cardiff, Ronald Neame, Michael Seresin, Chris Menges… Mais il a un statut d’auteur qu’aucun d’entre eux n’a eu. Il reste un cinéaste méconnu en France. Son cinéma n’a jamais vraiment eu la carte auprès des revues institutionnelles. Beaucoup d’adaptations de romans, un style assez clinquant, presque glacial, des œuvres distendues, baladeuses, souvent nébuleuses, outrageusement modernes et dont sujettes au vieillissement accéléré… puis soudainement plus rien. Une partie de sa production est encore difficilement visible à ce jour.
Mais on se dit que la vision fragmentée qu’on a de cette filmographie est parfaitement en accord avec le style de son cinéma. La filmographie de Nicolas Roeg est totalement… roegienne.





