A bientôt j'espère

(To Chris M.)

lundi 8 septembre 2014

"New York City Inferno" de Marvin Merkins (Jacques Scandelari).





Plongée dans les milieux gays underground à New York au milieu des années 70, le titre laisse présager des visions infernales. Ce qu’il ne manquera pas de nous donner, on y reviendra, mais l’ouverture, où le héros débarque à l’aéroport de JF Kennedy,  affublé d’un cocasse et affreux manteau de fourrure, montre que ce film ne manquera pas non plus d’humour.
Un panneau introductif met en place la situation. En Juin, Paul a quitté Paris, et Jérôme, l’homme à la fourrure, pour aller à New York passer une semaine. Tous les jours, il écrit à son compagnon pour lui raconter le choc culturel qu’il éprouve là-bas. N’oublions pas, qu’au milieu des années 70, l‘homosexualité est interdite en France. Alors qu’il doit rentrer, il écrit à Jérôme pour lui dire qu’il ne reviendra pas, préférant rester là-bas. Six mois plus tard, en décembre, Jérôme rejoint New York à son tour, les lettres de son ami en poches, pour tenter de comprendre l’expérience qui a changé la vie de Paul. Le film se déroule sur une semaine, chaque jour étant scandé par une lettre de Paul (lettres lues en anglais… Paul serait-il anglo-saxon ?  le film ne répond pas à cette question).
Moustache réglementaire et physique massif, Jérôme prend le taxi et échange avec le chauffeur, qui se touche l’entre jambe en regardant dans son rétroviseur le français. Il invite rapidement son passager à venir s’asseoir devant. La discussion embraye– en français, le chauffeur ayant fait, apprend on de sa bouche, des études de médecine en Belgique - sur les lieux de drague homo, dans le « Village » (Greenwich Village). On y trouve même des salles « dans lesquelles  des hommes se retrouvent autour d’une baignoire », parce que c’est « plus propre ». Pendant ce temps, défilent des vues de New York. Cut. Dans un entrepôt de stockage de viande (on ne saura pas comment ils sont arrivés là), Jérôme et le chauffeur, nus, font l’amour entre les carcasses de viande suspendues au plafond ou des restes jonchant le sol. Comme une façon de prendre au pied de la lettre ceux voyant la pornographie comme un étalage de barbaque. Le film aimera bien jouer  tout du long de la tautologie, comme quand la caméra cadre des graffitis avec inscrits «FUCK sur les murs pendant les séquence de baise. La séquence est musclée, les deux hommes se fistant d’entrée de jeu.
Le film continuera sur ce mode déambulatoire. Jérôme arpente les quais, et zone dans des bâtiments désaffectés, jonchés d’étraves de bois,  cruisent  policier stéréotypé (casquettes, lunettes noires, moustaches, matraque tenue bien fermement) et gay en recherche de plaisir oral. Dans les toilettes d’une salle de billard, des hommes attendent assis sur les chiottes, le sexe bandant à la main qu’on vienne les satisfaire.  
On ne l’a pas dit, mais la musique est signée Henri Morelli, le co-fondateur du Village People. L’intégralité du premier album du groupe sature d’ailleurs la bande- son , les morceaux étant passés in extenso. Ca fait mal aux oreilles, c’est insupportable, mais cette musique criarde et hystériquement joyeuse  plaquées sur des séquences sauvages dans lesquelles les acteurs ne semblent éprouver aucune émotion, finit par créer une ambiance quasi hypnotique.
Le film est un documentaire saisissant sur ce quartier à l’époque. Le réalisateur prend le temps de s’attarder, notamment dans une séquence chez un tatoueur, où Jerome entame la conversation avec une jeune femme venue se faire tatouer, expliquant sa passion pour la vie nocturne new yorkaise et pour les gays, qui sont l’essentiel de ses amis, parce qu’ils savent faire la fête et ont de l’esprit.
Le film a été réalisé par Marvin Merkins, le pseudonyme de Jacques Scandelari. Etrange de prendre un pseudo alors que Scandelari signe au générique de son vrai nom le scénario. Le reste de l’équipe technique utilise visiblement sa vraie identité puisqu’on y trouve le désormais prestigieux mixeur Dominique Hennequin,  ainsi que l’ineffable François About à la caméra. 



Chef opérateur talentueux, François About a signé la photo de La maison des bois de Maurice Pialat et des films de Philippe Valois (Nous étions un seul homme, Johan ), avant de ne plus tourner dans les années 70 et 80 pratiquement que du X (homo ou hétéro). Cadreur de génie, la réussite du film lui doit énormément, le film regorgeant de plans incroyables, comme ce mouvement arrière dans la largeur d’un appartement laissant deux amants finir de s’éteindre en fond de cadre tandis qu’on découvre au premier plan, sur une commode, un chat regardant de façon désintéressée la scène. Son grand tour de force reste évidemment l’avant dernière scène. Dans une grande pièce vide, une sorte d’échafaudage en bois est fabriqué. Sur la scène, une jeune femme brune (une poétesse-rockeuse, Camille O’GRady) micro à la main. Elle est accompagnée d’un batteur et d’une personne au clavier. S’en suit un morceau psychédélique d’une dizaine de minutes.  Partout dans la salle, des dizaines d’homos se fistent, se fouettent, se tiennent en laisse, se sucent, se touchent. C’est une gigantesque baise rythmée par les cris de la chanteuse et un clavier devenu fou. La caméra saisit des angles bizarres et se faufilent au milieu des corps enchevêtrés avec aisance. A la fin de la scène, Jerôme, retrouve son ancien amour, Paul, dominé par un autre.
Le film se termine sur une scène de sexe à trois, entre Jérome, Paul et le maître de Paul (« Tu devras devenir le maitre de son  maître pour le récupérer » lui avait dit une sorte d’oracle barbu le guidant dans la nuit new yorkaise). A la fin, Jerôme retrouve son manteau de fourrure , l’aéroport JFK, mais il retourne à Paris avec son petit ami.
La puissance documentaire du film confère au film une ambiance à la lisière du fantastique tant on a du mal à croire ce qu’on voit.

A la projection du film au Forum des Images, pendant L’étrange Festival, François About était présent.
Il expliqua que le film fut conçu comme un documentaire, lui filmant ce qui se présentait. La longue séquence psychédélique finale ne fut pas préparée. C’était là, et l’équipe a filmé.
François about explique qu’il eut la confiance des gens parce qu’il était venu quelques temps à New York avant, afin de repérer les lieux. Quand ils sont venus pour tourner, les participants étaient en confiance.
Selon lui, le réalisateur préférait draguer que s’occuper du film et lui laissait carte blanche. François About : « Scandelari m’a dit « filme, j’assurerai au montage » », ce à quoi About ajoute qu’ « il a effectivement assuré ! ».
William Friedkin aurait demandé à voir le film (pendant la préparation de Cruising ? ou peut être ce film lui donne l’idée de faire Cruising).

mercredi 3 septembre 2014

Colt 45 de Fabrice Du Welz





Tendu comme un arc ce Colt 45. Le film s’ouvre le jeune héros du film, un policier surdoué au tir au pistolet, mais préférant garder ce « don » pour son plaisir personnel, malgré une offre alléchante émanant de mi-litaires mi-barbouzes. Le film s’achève, 1h25 plus tard, sur le même personnage, transformé, cassé, prêt vraisemblablement à offrir ses services à ces hommes de l’ombre.  Entre les deux, un film étrange, où sur un arrière-plan de polar à la française façon Olivier Marshall (à base de  flics quinquas au regard bovin) se superpose un thriller mental voyant le délitement psychologique du jeune héros, incarné par un formidable Yamanol Perset.  Désavoué par son réal, sorti en plein été sans promo deux ans après son tournage, le film a sans doute souffert de ses problèmes de production (*). Si l’on ne saura sans doute jamais à quoi aurait dû ressembler la version de Fabrice Du Welz, on peut admirer ce sens de l’ellipse et la précision avec laquelle la situation complexe est mise en place en un minimum de temps (le scénario original est signé Fathi Beddiar, adapté par Du Welz). Et si le temps de présence incongru de certains acteurs (Alice Taglioni doit apparaitre deux minutes) laisse penser que des scènes ont disparu, le film est pourtant très clair et sans béances scénaristiques (je n’ai pas dit sans invraisemblance). Série B inventive, avec une utilisation remarquable des extérieurs parisiens ou de la banlieue, Colt 45 est un portrait saisissant du délitement psychologique d’un jeune homme, abandonnant ses illusions au fur et à mesure que son monde déjà branlant s’effondre.   


(*) Le conflit se serait déclaré sur le tournage entre le réalisateur et JoeyStarr, ce dernier refusant de continuer à tourner avec le cinéaste belge. Frédéric Forestier, l’homme de main du producteur Thomas Langmann, aurait tourné quelques scènes pour finir le film (il est remercié au générique de fin). Sauf erreur de ma part, aucun monteur n’est crédité au générique, uniquement des monteurs additionnels dans le déroulant final.  

lundi 1 septembre 2014

Le conte de la Princesse Kaguya d'Isao Takahata




Changeant de style pour chaque film, Isao Takahata a choisi une forme convoquant l’estampe et la peinture à l’aquarelle. En résulte une suite de tableaux légèrement animés, aux taches de couleurs  éparses mais vives, comme une trace du souvenir où le mouvement des choses se fige en des instantanés précis dans le trait mais flou dans l’ensemble. La Princesse Kaguya, trouvée dans un Bambou, est passé à côté de sa vie. Plutôt que de vivre à la montagne là où elle vécut au début de son enfance, elle acceptera d’être psychologiquement détruite par ses parents voulant faire d’elle une princesse, oubliant de prendre en considération ses désirs au nom de son bien-être futur. La Princesse lutte, refuse les maris potentiels, allant même jusqu’à rejeter l’Empereur, mais ne se révolte pas. A la fin, alors qu’elle sait que sa vie sur terre va s’achever, elle retrouve au cours d’une scène qui est peut-être un rêve, son amour de jeunesse qu’elle a laissé passer, à deux reprises. Il a une épouse et un bébé. Elle lui dit « Avec toi, j’aurais pu être heureuse. Peut-être ». Tout est dans ce « peut-être ». On peut passer à côté de sa vie et se dire que tout aurait pu être mieux si les choses avaient été différentes. Mais ce n’est qu’une hypothèse, une façon de mettre sur le compte du Destin ce qui appartient au livre arbitre de l’individu.

lundi 23 juin 2014

Les vers manquants



Les gens d'Angkor de Rithy Panh

"Il en est qui viennent au monde
En riant
Leurs dents tombent"

"Il en existent deux par an
Qui cherchent
Leurs parents"

(MANSET, Ils)

L'image manquante

"L'image manquante" de Rithy Panh


"Et les enfants qui bougent encore
Au fond du sac"

"Y a plus personne debout dans les rues d'Angkor"
 
"Laisse tomber du fond du sac
Les têtes coupées 
Qui chantent encore" 

 (MANSET, Marchand de rêves)


jeudi 12 juin 2014

Welcome to New York d'Abel Ferrara





 C’est l’histoire du scorpion qui tue la grenouille et se noie avec elle au milieu de la rivière parce que c’est sa nature. Dans Welcome to New York, Depardieu/Devereaux/DSK (les trois Désastres pour paraphraser Godard) sont l’incarnation du scorpion de la fable. Un être entièrement guidé par ses pulsions sexuelles, qui leur a tout sacrifié, parce qu’il ne peut concevoir sa vie autrement. L’homme ressemble à la fois à un enfant déficient mental (voir son sourire lunaire dans le dernier plan ou ses élucubrations paillardes devant sa fille faisant penser qu’il pourrait être atteint du syndrome Gilles de la Tourette) et à un vieillard cacochyme (quand il baise, il semble au bord de l’infarctus ou même quand il se déplace, il émet des grognements) dépossédé de toutes ses illusions (son soliloque intérieur face à la ville où il explique que toutes ses actions politiques ont échoué). Abel Ferrara dépouille son film de tout : le FMI se limite à un bureau envahi par les putes qui « font leur travail »  - elles. Les rêves de présidence de la république française à une ligne de dialogue. Même le langage est transformé en une sorte de sabir où se mêlent aléatoirement anglais et français (Devereaux et sa femme se parlent en anglais avec des mots de français à l’intérieur, une actrice américaine « joue » Tristane Banon avec un accent français à couper au couteau). Adieu au langage. Abel Ferrara se débarrasse donc du superflu pour aller à l’essentiel : le portrait d’un homme guidé par une sexualité maladive que le cinéaste filme comme une rêverie ouatée, guidée par une caméra légère et aérienne. 

Putes. A l’hôtel, drague de l’hôtesse d’accueil. Putes. Dodo. Putes. Dodo. Viol (« Je n l’ai pas violée, je me suis juste branlé sur sa bouche » dira-t-il plus tard à sa femme). A l’aéroport, l’homme à la carcasse opulente fend pourtant l’air dans un aérogare presque vide, tirant sa petite valise qui roule, et drague –encore- l’hôtesse de l’air qui l’accueille. La chair est triste peut-être, mais pas que. L’homme veut plaire à toutes tout le temps. Rien n’existe que ce besoin organique qui pourtant ne lui procure plus de satisfaction. Une jeune femme tombe même sous son charme. Celles qui se refusent à ses avances sont brutalisées. C’est sa nature. 

Rarement aura-t-on vu un portrait d’une telle franchise dans la noirceur. Pas de moralisme, pas de circonstances atténuantes. Ferrara ne lui cherche pas plus d’excuses que le personnage lui-même ne s’en cherchent.  Ferrara nous envoie la part obscure humaine en pleine face, celle qui nous constitue aussi, celle qui n’est expliquée pas rien si ce n’est l’abomination contenu dans chaque Homme. Sa noirceur, ce pourrait être aussi la nôtre.  

Le personnage de sa femme, Simone, est très beau. A son mari, elle n’a que des reproches à lui opposer et des remarques pécuniaires mesquines.  Mais c’est une femme bafouée, blessée dans son amour et son amour propre. Elles posent des questions qui, elle le sait, n’appellent pas de réponses. Alors elle tape et tape encore, dans le vide. Elle rejette son homme parce qu’elle ne veut pas sentir son odeur (« Tous les hommes font ça, ils nous retiennent avec leur odeur »). L’homme et la femme, dans ce petit théâtre de l’appartement de Tribecca, s’affrontent une fois encore, mais le combat est perdu d’avance. La femme caresse le drap du lit conjugal comme on essaierait de balayer la honte. Mais c’est peine perdue.