A bientôt j'espère

(To Chris M.)

dimanche 30 octobre 2022

Lelouch / Belmondo

Lelouch et Belmondo sur le tournage de Un homme qui me plaît
Sur le tournage de Un homme qui me plait

© 1969 Les Films 13 / Les Films Ariane / Les Productions Artistes Associés / Delphos

Texte écrit dans le cadre du travail pour le livret Lelouch/Belmondo qui accompagnait la sortie d'un coffret réunissant les trois films sur lesquels l'acteur et le réalisateur avaient collaboré (Un homme qui me plaît, Itinéraire d'un enfant gâté, Les misérables). 


3, UN CHIFFRE PORTE-BONHEUR 

La première rencontre entre Jean-Paul Belmondo et Claude Lelouch date de 1963. Cette année-là, Claude Lelouch est mandatée par Unifrance, l’organisme de promotion du cinéma français à l’étranger, pour tourner un portrait de l’acteur en pleine ascension après le succès de A bout de souffle, afin de ne pas perdre de temps et de faire découvrir la star en devenir à des publics internationaux. 

A l’époque, Lelouch, qui n’a pas encore tourné Un homme et une femme, mais a tout de même cinq longs-métrages à son actif, filme régulièrement des scopitones (ancêtre des clips). C’est grâce à cette expérience sur des formats courts mettant en valeur des vedettes qu’Unifrance lui propose de tourner ce court-métrage documentaire pour lequel il a quartier libre. 

Lelouch découvre alors en Jean-Paul Belmondo un jeune homme joyeux et déconneur, qui l’emmène faire du football dans sa voiture de sport, avec lequel il passe du bon temps, et traite le jeune cinéaste d’entrée de jeu comme un copain. Lelouch est impressionné par la façon dont Belmondo met tout le monde à l’aise et sa propension à jouir de la vie à chaque seconde. Lelouch décide alors de filmer cet homme finalement simple, à qui le mirage de la notoriété n’a pas fait tourner la tête ; dans sa vie quotidienne faite d’amusements, loin de chercher à consolider son statut de vedette. Ce film d’une dizaine de minutes est malheureusement aujourd’hui disparu. 

Pendant les années qui suivent, la promesse Belmondo est tenue au centuple. Il enchaine en quelques années une série de réussites impressionnantes : Léon Morin, prêtre, Une femme est une femme, Cartouche, Le Doulos, Un singe en hiver, Week-end à Zuydcoote, Pierrot le fou... Ce n’est qu’en 1969, six ans après leur première rencontre, que Lelouch et Belmondo vont enfin travailler ensemble sur un long-métrage de fiction. Ce sera Un homme qui me plaît. Tourné aux Etats-Unis, cette comédie romantique et ludique s’attache aux aventures sentimentales d’un compositeur de musiques de films mais s’achève dans la mélancolie la plus totale. Un morceau déchirant de Francis Lai composé pour la bande-originale s’intitule très justement Concerto pour la fin d’amour. Si le tournage se passe à merveille, Belmondo apprécie la légèreté qu’offre Lelouch sur un plateau – légèreté tout de même perturbée par la législation américaine très rigide sur les conditions de tournage, le public n’est pas au rendez-vous ; peut-être est-il désarçonné d’avoir pour héros un personnage volage aux défauts aussi exacerbés. Mais Lelouch l’a toujours dit, il n’a aucun intérêt pour les superhéros et seuls l’intéresse les Hommes dans toute leur complexité. Au fil du temps, Un homme qui me plait est devenu un des films les plus célébrés de Lelouch dans le monde. Il y a quelques années, Jean Dujardin reconnaissait l’avoir vu quarante fois, et quand celui qu’on qualifiait de fils spirituel de Belmondo tourna avec Claude Lelouch, ce fut Un + Une, une variation sur Un homme qui me plaît

Les chemins de Lelouch et Belmondo vont alors diverger pendant presque vingt ans. Belmondo continue d’être un des acteurs les plus populaires de France, jusqu’à devenir dans les années quatre-vingt cet icône dont le nom sur l’affiche est plus gros que le titre des films. Au fil du temps, l’acteur prend moins de risques, tournant dans des films à formule, formule qui finira par donner quelques signes d’essoufflement. 

Lelouch enchaine de son côté les longs-métrages, et tourne certains de ses plus gros succès comme L’aventure c’est l’aventure ou La bonne année. Les années quatre-vingt sont celles des fresques monumentales (Les uns et les autres, Edith et Marcel) avant un retour à des films et à des productions plus modestes (Attention Bandits) ou en terrain connu (la suite d’Un Homme et une femme, 20 ans déjà). C’est à cette époque que Lelouch se dit lassé par le cinéma et pense même divorcer du grand amour de sa vie. En vingt-cinq ans de carrière, et presque autant de films, il a travaillé de façon acharnée. On peut concevoir qu’une certaine fatigue se fasse sentir. 

En 1987, ce sont donc deux hommes vivant un moment de doute après des carrières brillantes, mais harassantes, qui se retrouvent alors. Claude Lelouch le reconnait volontiers : « Jean-Paul et moi on a eu un creux avec le public, on était moins « bankable » ; on décide alors de produire Itinéraire d’un enfant gâté tous les deux et de prendre tous les risques, on va parler de la mort, de la famille, de choses sérieuses, mais sous forme de comédie ». Et le risque paie puisque c’est un succès avec plus de 3 millions de spectateurs, résultat tout à fait exceptionnel pour un film voyageur privilégiant le vagabondage aux routes toutes tracées. 

Lelouch repart de plus belle et enchaine comme à son habitude les tournages ; Belmondo, lui, ralentit sa carrière au cinéma pour lui préférer le théâtre où il brille désormais. Après Kean, il endosse l’habit de Cyrano. Le temps des polars musclés est révolu, Belmondo assume son âge, il vient de franchir la soixantaine. 

Lelouch et Belmondo attendent avant de trouver le bon projet pour se réunir à nouveau. Quel personnage symbolise le mieux la possibilité d’un homme à se rédempter que celui de Jean Valjean ? Personnage mythique de Victor Hugo campé au cinéma par des acteurs qui le sont tout autant... Après trente ans de carrière, Jean-Paul Belmondo a la carrure et l’épaisseur psychique, celle qu’on n’acquiert qu’à travers l’expérience et le temps, pour jouer Valjean. Les Misérables sera aussi évidemment un film de Claude Lelouch, qui réinvente le roman avec sa sensibilité et transpose l’histoire au XXe siècle. 

Les Misérables sera donc la troisième rencontre au cinéma entre Claude Lelouch et Jean-Paul Belmondo. Ces dernières années, le cinéaste français pensait réunir l’acteur et Richard Anconina pour une suite d’Itinéraire d’un enfant gâté ; un peu comme il avait donné une continuation crépusculaire à Un Homme et une femme avec Les plus belles années d’une vie. Mais la santé défaillante de Jean-Paul Belmondo depuis de nombreuses années empêcha le projet de se concrétiser. 

Il nous reste de cette amitié, amitié amicale et cinéphilique, à nous spectateurs trois films inoubliables. Trois films, c’est finalement peu quand on compte le nombre d’œuvres de chacun. Trois films qui ont été des rendez-vous réguliers mais espacés dans le temps – loin de ses collaborations cinéaste/acteur qui se joue souvent sur une période donnée avant que chacun reparte de son côté. On se dit que Belmondo aurait pu ne jamais tourner pour Lelouch et Lelouch aurait pu tourner autant de films sans jamais faire appel à Belmondo. Chacun menait sa carrière en parallèle sans qu’aucune nécessité apparente n’impose de les réunir. Et c’est peut-être le plus beau dans tout ça : ces trois films ont été faits parce que les deux hommes avaient envie de les faire, loin de tout calcul, de toute stratégie, ou d’un air du temps opportuniste. Trois films faits à des moments charnières de vie, moment durant lesquels on a besoin de se reposer un peu sur l’épaule d’un bon copain. Trois films faits pour le plaisir de faire, pour être l’un avec l’autre, pour jouer ensemble, comme si c’était l’heure de la récréation.

mercredi 13 juillet 2022

DESIGNE COUPABLE - intro




Introduction écrite dans le cadre du travail, pour le livret reproduisant le premier chapitre de la biographie de Mohamedou Ould Slahi, "Les carnets de Guantanamo", accompagnant l'édition collector de DESIGNE COUPABLE de Kevin MacDonald.  

La prison américaine de Guantanamo célèbre tristement ses vingt ans. Elle a été ouverte après les attentats du 11 septembre 2001. Sa situation géographique particulière, elle est située sur une base militaire américaine à Cuba, empêche les détenus d’avoir accès aux mêmes droits que les prisonniers présents sur le sol américain. Cette anomalie juridique volontaire avait pour but de répondre offensivement au terrorisme, quitte à sacrifier les droits civiques les plus élémentaires. Résultat, des centaines de personnes y ont été incarcérées sans procès – et quelques dizaines le sont encore puisque Guantanamo n’a jamais été fermé alors que son démantèlement fut à plusieurs reprises envisagé sous les mandats des différents présidents qui ont succédé à George W. Bush.

Désigné coupable raconte l’histoire d’un de ses naufragés du système, Mohamedou Ould Slahi, dit « le Mauritanien ». Enfermé pendant quatorze ans pour terrorisme sans le moindre commencement de preuve ou même d’accusation précise, il a tenu des carnets dans lesquelles il racontait sa vie, passé et présente, sous une forme à la croisée du documentaire et de la poésie. Fait exceptionnel, ce journal de détention, intitulé Les carnets de Guantanamo, fut publié pendant son incarcération, avec la collaboration de Larry Siems, un avocat spécialisé dans les Droits de l’Homme. 

Ce sont ces carnets qui ont motivé les producteurs de Désigné coupable a raconté son histoire, mais sous un autre angle, celui du combat acharné de ses avocats contre l’Etat et l’appareil militaire. Ceux-ci voulaient lui offrir les droits auxquels chaque citoyen, même incarcéré, devrait avoir droit dans une démocratie. 

L’ouvrage et le film offrent ainsi deux approches complémentaires d’une même situation. D’un côté une plongée intime dans le monde intérieur d’un prisonnier qui ne sait pas de quoi on l’accuse ; de l’autre une mise en cause politique virulente qui cherche aussi à mettre en lumière les fondations profondes qui soutiennent cet édifice pénitentiaire. 

Pour accompagner l’édition vidéo du beau film de Kevin MacDonald, nous publions le premier chapitre du journal de Mohamedou Ould Slahi. La mise en page a tenu à respecter au maximum le texte original puisque les nombres passages secret-défense, plutôt que d’être reformulés, ont été barrés en noir. En résulte un texte littéraire mais aussi puissamment graphique. Ce texte « à trous » offrait déjà donc la possibilité au cinéma à s’y engouffrer pour combler ces espaces béants.  





samedi 1 janvier 2022

PHANTOM N°10

 

Le numéro (110 pages) est disponible.

coût : 15 euros + 5 euros de port.

Pour l'adresse, envoyer un courriel, nrioult@yahoo.fr


Au sommaire 

LA DISPARITION

- The Two Jakes, l'énigme de la disparition de Katherine Mulwray

- Star Suburb : itinéraire spatial de Stéphane Drouot. Rencontre avec l'équipe du film, collages inédits de Stéphane Drouot et documents rares. 

- The Devil in Miss Jones : portrait Georgina Spelvin + entretien avec Joao Fernandes, le directeur de la photo. 

- Friends and Enemies : le chef-d'oeuvre oublié du cinéma américain des années 90. Présentation, critique, entretien avec le réalisateur Andrew Frank et le co-scénariste Tom McCluskey

- La fin inédite du 13e Guerrier (extrait du scénario) 

- A propos du dernier film de Budd Boetticher, A Time for Dying

- Affiche alternative de La Forteresse Noire

- Le noir au cinéma / Le cinéma, art du réel ? / Brie Larson le personnage qui ne dit rien dans Don Jon / Éloge d'Adeline La Fouine...









vendredi 31 décembre 2021

Top 2021

 

The scary of sixty-first de Dasha Nekrasova

1. 

The scary of sixty-first (Dasha Nekrasova)

Memoria (Apichatpong Weerasethakul)

Annette (Leos Carax)

Tralala (Arnaud et Jean-Marie Larrieu) 

Censor (Prano Bailey-Bond)  

Cry macho (Clint Eastwood)

Drive my car (Ryusuke Hamaguchi)

Mourir peut attendre (Cary Fukunaga)

The Wheel of life (King Hu, Lee Hsing, Pai Ching-Jui), 1983

Nous (Alice Diop)

The card counter (Paul Schrader)

Wonder Woman 1984 (Patty Jenkins)

The deep house (Julien Maury & Alexandre Bustillo)

Siberia (Abel Ferrara)

 

samedi 17 avril 2021

2021 WONDER WOMAN 1984

 


The Goddess of Egypt

           

Descendu en flammes par l’essentiel de la critique française, Wonder Woman 1984 nous a pourtant conquis. Ce film de super-héroïne – et Dieu sait que G.G. est super en W.W. – est avant tout une fable morale qui se transmet de génération en génération depuis la nuit des temps. L’année 1984 n’était qu’une étape.

Le titre de ce second épisode des aventures de la guerrière amazone est Wonder Woman 1984. Cette année orwellienne est évidemment celle au cours de laquelle se déroule l’action. Le cinéma hollywoodien est friand des années quatre-vingt, devenues symbole d’un cinéma ludique et populaire, martingale après laquelle beaucoup courent encore aujourd’hui.

            La reconstitution de l’époque est très réussie, mais on peut constater que la cinéaste Patty Jenkins n’abuse pas des effets doudous : il n’est par exemple jamais fait mention des films sortis cette année-là ; la bande-son reprend bien quelques morceaux de l’époque mais peu, et l’on est loin de l’effet jukebox qu’une telle entreprise aurait pu générer. La scène au centre commercial ressemble à une scène d’action de l’époque par son découpage et ses situations (prise d’otage, personnage suspendu dans le vide par les pieds, voleurs d’opérette), mais c’est une façon de solder les comptes avant de passer à autre chose. La seule scène vraiment vintage, et assumée comme telle, est celle, amusante, de l’essayage de vêtements par Chris Pine – banane en bandoulière à l’appui. On aura aussi le plaisir de constater que tout sied à la sublime Gal Gadot, même les vestes à épaulettes.

            Des années quatre-vingt en général, et de 1984 en particulier, la réalisatrice retient plutôt le Zeitgeist : années de la Guerre froide où des frontières étaient établies depuis des années entre les peuples ; où le Moyen Orient était une zone stratégique par son accès au précieux pétrole ; où la course aux étoiles monopolisait les énergies des grandes puissances. Le film se déroule dans une uchronie au moins partielle puisque le Président des États-Unis n’est pas Ronald Reagan – sauf erreur, il n’est pas nommé –, mais c’est en tout cas son alter ego, puisqu’un de ses projets est de maîtriser l’espace (the outer space) via des satellites puissants pouvant communiquer au-delà des barrières étatiques. On y retrouve aussi le culte de l’argent et de la réussite via un bonimenteur à la Bernard Tapie, Maxwell Lord, entrepreneur winner soucieux de faire partager sa réussite de façade à la planète. Cliché ? Revoyez le cinéma d’américain des années quatre-vingt : ses personnages étaient présentés comme arrogants et sûrs de leurs mérites – il est même difficile de regarder aujourd’hui certains films à cause de ces fanfaronnades permanentes.

            Wonder Woman 1984 est bien loin de cet esprit : il brille au contraire par sa modestie, son intelligence, son absence de misanthropie et son cœur gros comme ça. Il faut dire que l’année 1984 ne veut pas dire grand-chose pour son héroïne, la princesse Diana. Âgée de plusieurs centaines d’années, l’amazone en a vu d’autres, au point que son espace-temps psychique ne tient plus qu’en quelques dates immuables : son enfance, son amour disparu pendant la Seconde Guerre mondiale (cf. le premier Wonder Woman). Elle vit dans un espace-temps macro où les événements à échelle humaine ne sont que les poussières d’étoile de son cosmos personnel. Les seules choses auxquelles se raccrocher sont les événements qui ont fait basculer sa vie : quand elle fait revivre – involontairement – son amour disparu le temps du film, elle le fait comme si elle était dans une de ces romances fantastiques hollywoodiennes des années trente, où l’amour doit être absolu, dépassant la finitude humaine.

            Maxwell Lord, le méchant, est le seul personnage qui soit vraiment ancré dans l’époque du récit. Les autres viennent d’ailleurs. Diana de la nuit des temps ; le love interest de Diana, joué par Chris Pine, vient donc du début du XXe siècle et c’est par magie qu’il se retrouve propulsé dans ce qui est son futur à lui ; Barbara, l’amie puis l’antagoniste de W.W., est, quant à elle, plutôt écrite avec une sensibilité récente, puisque son harcèlement par les hommes dessine la trajectoire de son arc narratif. On pourrait trouver ça un peu trop ouvertement dans l’air du temps, mais il nous semble au contraire que ces scènes de harcèlements incessants des hommes sur les femmes, de la drague lourde à l’agression, par leur accumulation et leur diversité, sont frappées du sceau du réalisme. WW84 nous fait bien ressentir combien les garçons peuvent être pénibles.

 

*

 

            Considérons maintenant le cœur du récit. Les films de super-héros ont habituellement pour enjeux des objets à trouver (les pierres d’infinité dans Avengers ; les boîtes-mères dans Justice League). Ici, l’objet de convoitise dépasse largement le cadre du mcguffin et mérite qu’on s’y attarde. Il est donc question d’une pierre magique qui permet à celui qui la possède d’exaucer un vœu. Maxwell Lord s’en empare et décide de devenir le maître du monde afin d’effacer son image de perdant et d’escroc qu’il traîne auprès de ceux qui le fréquentent au quotidien, loin des paillettes. Le modus operandi est à la fois simple et compliqué. Simple parce qu’il suffit de dire « Je souhaite… » pour que le vœu se réalise, compliqué parce que le méchant doit forcer les incrédules à prononcer la formule magique. Ensuite, chaque vœu exaucé s’accompagne d’une perte de libre arbitre pour celui qui le formule sans qu’il ait été mis au courant de ce débit obligatoire. C’est d’ailleurs cette perte en creux que veut obtenir Lord qui reçoit de la puissance en contrepartie du vœu exaucé. Il y a dans WW84 quelque chose de l’ordre du conte et on pense souvent aux Mille et une Nuits. L’histoire pourrait nous être contée à la tombée de la nuit, afin de nous tenir en éveil, et nous rêvasserions en imaginant ce sultan maléfique, cette princesse ingénieuse amoureuse d’un homme du peuple, et ces mauvais génies furieux d’avoir été trop longtemps emprisonnés dans leur lampe – si furieux qu’ils retournent leur colère accumulée depuis des millénaires contre ceux-là mêmes qui les sortent de là.

            WW84 est très pertinent dans sa façon de montrer que les désirs mirifiques des Hommes sont souvent médiocres. Ils sont la plupart du temps cupides et tiennent en un « je souhaite recevoir un million de dollars » ou en une demande de biens matériels (très drôle, ce moment où des Porsche envahissent la ville parce trop commandées dans les souhaits !). Les vœux sont tous égoïstes et rarement choisis pour le bien commun. À mesure que les vœux sont exaucés, la situation mondiale empire et les villes sont transformées en terrain de guérilla urbaine. On se croirait presque dans la fin du Jour du fléau de John Schlesinger. Et le méchant de se rendre compte que sa fuite en avant ne crée que du désordre, qu’il n’a finalement plus personne sur qui exercer son emprise tant le tissu social s’est délité par sa faute. Et plus il essaie de rétablir l’équilibre, plus il le déstabilise.

            La scène d’ouverture montrait les amazones enfants participant à une épreuve sportive et Diana, qui avait dû tricher pour s’adapter aux circonstances (elle avait perdu son cheval en chemin) finalement privée de sa victoire annoncée par ses paires (ses mères ?) pour ce non-respect des règles. Mais on lui apprend qu’il n’est pas grave de perdre, de ne pas être prête, et qu’il y aura un temps pour chaque chose et qu’il est vain de brusquer le destin en empruntant des raccourcis immoraux. Diana devra donc à l’âge adulte, de son propre chef, abandonner la joie que lui avait procuré son vœu (faire revenir son amant d’entre les morts) pour affronter le monde par elle-même, et donc seule : magnifique scène où elle découvre le pouvoir de voler, perpétuant symboliquement l’amour de son compagnon-volant.

            Les deux méchants ne meurent pas à la fin – est-ce un spoiler de dire que quelqu’un ne meurt pas ? Au contraire, Maxwell et Barbara retrouvent leurs esprits, et sont bien décidés à vivre leur avenir différemment, c’est-à-dire ouverts à l’Autre. C’est sur cette note d’espoir que se conclut cet enthousiasmant Wonder Woman 1984.