A bientôt j'espère

(To Chris M.)

jeudi 26 avril 2012

Cap Nord

Sandrine Rinaldi ne perd pas le Nord et tient le cap. Il n’y a quasiment aucun moment sans musique, Cap Nord donne ainsi l’impression d’être construit autour de sa sublime playlist composée de 24 morceaux de Northern Soul. Ce n’est pas non plus un clip, puisque les gens à l'écran sont doués de parole. Mais une parole affectée, irréaliste, composée de textes de chansons traduits en français ou d’extraits d’ouvrage de Dickens. Il y a évidemment un côté India Song à ce film très littéraire par ses dialogues, énigmatique par ces corps étranges qui se meuvent d’une façon dont a du mal à percevoir la logique et musical. Comme dans le film de Duras, on a l’impression que tous ces gens jouent un rôle dont on n’est pas sûr qu’il soit le leur.
Je dois confesser avoir vu le film en DVD, avec les sous-titres anglais, qui désignent clairement leurs provenances littéraires ou musicales. Visionner ainsi Cap Nord avec des mots incrustés sur l'écran lui confère un côté karaoke qui lui sied à merveille : d'ailleurs, dans une scène, les acteurs se mettent frontalement à fredonner un des morceaux en play-back. Et cela a le charme de rajouter une couche de "narration" à une œuvre qui en compte au moins trois niveaux de récit qui cohabitent harmonieusement mais sans vraiment se mélanger : la bande son musicale, les paroles, les corps.

Et puis, ce n’est pas forcément la chose la plus évidente à la vision du film, mais il y a de l’humour dans Cap Nord : les chorégraphies Northern soul virent parfois au breakdance. Les invités prenent une pose et jouent à des jeux étranges (donner son mot préféré et répondre par un mot détesté). L’emphase des dialogues apporte un côté amusant lorsque le propos n’a vraiment rien à voir avec la scène en question ("Il a la grâce fine et frêle"). Ce qui n'empêche pas à ce dialogue d'être in fine émouvant et profond lorsque l'amour y est décrit avec grâce et précision (les amants du jardin).
En voyant Cap Nord de Sandrine Rinaldi, j’ai parfois pensé à David Lynch et plus particulièrement à INLAND Empire. La première fois que cette connexion m’a frappée, c’est lorsque le couple qui part de la fête se trouve dans taxi, l’homme s’endort sur l’épaule de sa compagne ; en surimpression continue la soirée dansante qui bat son plein depuis le début du film. Que ces espaces disjoints coexistent ensemble aussi longtemps donne à la scène la teneur d’un rêve. Les lieux se mélangent, l’esprit d’un lieu antérieur continuant d’habiter le nouveau. Et pour lier le tout, la bande originale composée de « Northern Soul » qui se poursuit inextinguiblement. Lynch est le grand cinéaste des univers parallèles qui se croisent parfois par la grâce du montage ou lié par la musique. Durant cet instant, une sorte de vertige fantastique s’empare de Cap Nord.
Souvenez-vous ensuite du générique de fin de INLAND Empire : une chorégraphie endiablée et légèrement saugrenue au son du Sinnerman de Nina Simone s’engage, tandis que des acteurs, appartenant au film (Laura Dern) ou pas (Laura Harring) assistent au spectacle. Images vidéo. Lumières tamisées. Teintes rougeâtres. Cap Nord donne parfois l’impression d’être une variation sur ce générique de fin.

Plaisir de la danse. Corps en attente. Frôlement. Poses marmoréennes. Plaisir du geste. Et jouissance des chansons qui inondent l'image et modifie notre perception de celle ci comme l'eau de la rivière modifie la forme des cailloux au fond de l'eau. Ce film coule de source.

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Notes (à propos des) critiques
- le film compte parmi ses acteurs une des fines plumes de Mad Movies, Gilles Esposito. Preuve que ce film est mad.
- Les cahiers du cinéma ont étrillé Cap Nord. On reproche parfois aux journalistes le copinage… avouons que la loyauté est une valeur à nos yeux supérieures encore, et constater qu’une des meilleures critiques de la revue dans les années 90 (sous le beau nom de plume Camille Nevers) soit traitée de façon aussi lapidaire pour un film aussi singulier nous laisse un gout amer.

lundi 16 avril 2012

mercredi 8 février 2012

Le souvenir d'un avenir (Marker, Bellon) DOSSIER DE PRESSE





Ci-dessous le contenu du dossier de presse du SOUVENIR D'UN AVENIR, édité par Les films de l'équinoxe, producteur du film.




Le Souvenir d'un avenir


parti pour ne plus revenir

et n'étant plus que pour moi-même
le souvenir d'un avenir
qui s'était cru d'espèce humaine

Claude Roy

Essai filmé sur l’art du photographe à partir des archives de Denise Bellon (1902-1999)

pour Claude et pour Loleh

 

Il ne s’agit pas ici d’un « film d’art », ou d’une exposition de photos sur banc-titre.

Notre propos, en nous appuyant sur les archives (environ 25 000 négatifs) d’une photographe, Denise Bellon, est d’essayer d’analyser la façon dont nous percevons une photo déjà ancienne. Car nous pensons que le regard sur une photo qui a quarante ou cinquante ans (et à plus forte raison sur une photo vraiment ancienne) est tout à fait différent du regard que nous portons sur une photo du jour.

La photo qui a déjà de l’âge déroule, entre elle et nous, entre l’image et le présent, une durée implicite. Un cliché de l’exposition de 1937 montrant face à face le pavillon soviétique et le pavillon allemand, la faucille et le marteau face à la swastika, en 1937, c’est un instantané. Regardé en l’an 2000, nous y ajoutons inconsciemment, la guerre de 1939-40, le pacte germano-soviétique, l’invasion de la Russie en 1941, la chute du mur de Berlin, etc. Nous portons sur une photographie d’il y a dix ou cinquante ans un regard qui est celui que les religions prêtent à l’Etre omniscient, qui voit le passé, le présent et l’avenir, le regard de Dieu, en somme.

Dans les dizaines de milliers de contacts des archives de Denise Bellon, nous avons retenu un certain nombre de thèmes et organisé une construction, dont nous ne pouvons et voulons donner ici que des échantillons, suggérer la tonalité et la couleur affective.

La première partie du film nous montre les images du Paris des années trente, images souriantes et pacifiques.

Mais petit à petit les yeux de la jeune photographe se sont ouverts, par ce qu’elle a vu dans ses voyages et son travail, et sous l’influence d’un groupe d’amis, les surréalistes, qui ne se bornent pas à annoncer les désastres à venir, mais en mettent à nu les causes, en détruisant les racines.

Peu à peu la vision de l’artiste se fait plus pénétrante et plus cruelle (parce que de plus en plus véridique. Elle a appris qu’il ne suffit pas de réfléchir les images comme un miroir, mais qu’il faut aussi réfléchir sur elles, que la réalité a toujours des faces multiples, un endroit et un envers, que Paris, ce sont les jolies femmes vêtues par les grands couturiers et les belles voitures de luxe, mais aussi la zone et les bidonvilles, les pouponnières modèles, mais aussi les Gueules cassées, vestiges vivants et effrayants de la guerre, la triomphale Exposition de 1937, mais aussi la prostitution, la pauvreté, la misère.

Car le secret de l’art de la photographie, c’est quand le photographe lui-même a appris à lire l’avenir dans les images qu’il moissonne au présent.

La séquence suivante organise la matière des grands voyages effectués avant la guerre par Denise Bellon : Maghreb, Afrique Noire, Finlande, Pays Baltes.

Parcourant l’Afrique Noire, Denise Bellon nous fait entrevoir l’avenir réel, les révoltes qui vont conduire, par les chemins des insurrections et les guerres coloniales, les colonies à secouer la domination de leurs maîtres. Plus tard en Finlande, ce qu’elle entend monter de l’horizon, ce sont des bruits de botte et le tonnerre des bombardements. Et en effet, ce qui attend la photographe à son retour en Europe, c’est la guerre. Une drôle de guerre. Qui aurait cru que faire la guerre, pour une grande nation, cela consistait à demander à chacun de se faire chiffonnier, à ramasser la vieille ferraille, les vieux papiers, les vieux chiffons, à proclamer « Avec notre ferraille, nous forgerons l’acier victorieux » ?

Cette mobilisation du bric-à-brac, cette campagne de France des déchets, est-ce que cela peut remporter une victoire ? Malgré les élégants uniformes de brillants militaires de propagande, malgré les volontaires américains de l’American Feld Service, le rempart de ferraille et de vieux chiffons ne contient pas l’armée allemande.

Le Maréchal-Ferrand de nos villages redevient sous Pétain un personnage important de la vie quotidienne. Faute d’essence on se contente de chevaux et de gazogènes.

Une ville d’eau est devenue la capitale dérisoire d’une moitié de la France.

La pénurie fait disparaître les aliments et apparaître les cartes d’alimentation. Les petits métiers fleurissent à nouveau dans l’infortune. On raccommode, on rempaille et bricole, on rafistole et recolle, on se débrouille comme on peut, et on ne peut pas grand chose, on ne peut pas beaucoup.

On cache les trésors précieux, que ce soit les films que Henri Langlois amasse dans sa baignoire, cinémathèque de fortune, ou un peu de la toison des moutons, qui deviendra ce trésor, un fil de laine.

Comme nous nous rapprochons du présent, l’écart entre l’immédiat de l’image photographique et son futur diminue. Si nous poursuivions jusqu’à l’instant où le film est en train de se réaliser, cet écart disparaîtrait presque entièrement.

Paris est enfin libéré du froid, de la faim, de la pénurie. Il y a encore des queues dans la rue et dans les école des enfants rachitiques. Pas plus que les rivages de la France ne sont encore libérés des mines, ni les ports des épaves de navires coulés, ni les fleuves de France des ponts à demi détruits qu’il faut déblayer, ni les villes et villages des ruines de la guerre.

La vie pourtant reprend. Les vieux amis se sont retrouvés après des années de combat, de captivité, de déportation, d’exil. La jeune photographe a retrouvé André Breton et Jacques Prévert, Brauner, Yves Tanguy et Toyen, Henri Langlois qui peut sortir ses bobines de leurs cachettes. Elle a retrouvé aussi André Masson, qui reprend son travail en France après l’exil américain. Elle a lié amitié avec Joseph Delteil et fait la connaissance de nouveaux visages du théâtre et du cinéma, de Jean-Louis Barrault à Gérard Philipe, de Serge Reggiani à Roger Blin. Elle a rencontré Joë Bousquet et André Gide, Picasso et Pagnol. Mais elle a surtout exploré sans relâche les gens de tous les jours, les acteurs ordinaires de la vie ordinaire…Paysans de la Drôme…Passants des rues de Paris…Tailleur de pierre à Montpellier…Marins de Marseille et pêcheurs de Sète…Ménagères et institutrices…Elle a écouté les pêcheuses d’Oléron et les travailleurs de l’usine communautaire de Valence et les mineurs de l’Aude, les paysans et l’Hérault et les montagnards des Pyrénées.

Elle a vu dans sa vie de femme et de photographe, beaucoup de pays et beaucoup de paysages, des pays très beaux et des paysages magnifiques. Elle en a vu et photographié de toutes les couleurs et de tous les genres. Mais quand elle feuillette les classeurs où est engrangée la moisson d’images de sa vie elle se demande si le plus beau et le plus varié des paysages de la terre, ce n’est pas le visage humain.

Yannick Bellon
Chris Marker



HISTORIQUE
En 1990, le projet de documentaire autour de l’oeuvre photographique de Denise Bellon voit le jour. Intitulé Arrêt sur image, la réalisation, à partir d’un texte de Claude Roy lu par Loleh Bellon, est confiée à Yannick Bellon. La production se met en route sous les auspices des films de l’équinoxe. Un important travail à partir du Fonds Denise Bellon (environ 20 000 négatifs de 1937 à 1956) est engagé. Tirages et sélections sont effectués avant le banc-titre.

La production des films de l’équinoxe met alors en chantier L’Affût, qui sort en février 1992. Mal distribué, le film est un échec public qui met en péril la poursuite de la production de Arrêt sur image. Puis disparaissent Claude Roy, Loleh et Denise Bellon. En 2001, Yannick Bellon décide de reprendre la réalisation du film, sous une autre forme, avec Chris Marker pour co-auteur. La structure du film est en cours de réécriture, le support de tournage est modifié (Vidéo au lieu de 16 mm). Un nouveau titre, inspiré de Claude Roy, est retenu : Le Souvenir d’un avenir



Les filmographies ont été validées par leurs auteurs, notez celle de Chris Marker, succinte car expurgée d'une grande partie de ses oeuvres. Ont disparu tous les films tournés entre 1952 et 1962 (excepté Les statues meurent aussi), ainsi que Le mystère Koumiko, Si j'avais quatre dromadaires, 2084 et d'autres "bricoles". Le cip vidéo GET AWAY WITH IT d'Electronic, pourtant à peine exploité et encore, dans une version qui n'était pas celle voulue par Marker, est mentionné.       


Les auteurs

Chris Marker

Après un certain nombre de longs (Le Joli Mai - 1962, Sans Soleil - 1982) et courts
(La Jetée - 1963, Junkopia - 1981) métrages, ainsi que de documentaires destinés à
la télévision (L'Héritage de la Chouette - 1989, le Tombeau d'Alexandre - 1993) Chris Marker, s'est tourné vers les nouvelles technologies .

Une installation multimédia, Silent Movie, réalisée pour le Centenaire du Cinéma, circule aux Etats-Unis depuis 1995 (Wexner Center à Columbus, Musée d'Art Moderne à New York, Musée d'Art Contemporain à Los Angeles, etc...). Le film Level Five (1997) est le dernier état de cette recherche.

Depuis, Chris Marker a conçu et édité un DVD-ROM : Immemory.

Filmographie

Longs et moyens métrages

1962 -LE JOLI MAI
1966 -SI J'AVAIS QUATRE DROMADAIRES
1974 -LA SOLITUDE DU CHANTEUR DE FOND
1977 -LE FOND DE L'AIR EST ROUGE
1982 -SANS SOLEIL
1985 -AK
1996 -LEVEL FIVE

Courts métrages

1962 -LA JETEE
1969 -LE DEUXIEME PROCES D'ARTUR LONDON
1973 -L'AMBASSADE
1981 -JUNKOPIA

Télévision

1989 -L'HERITAGE DE LA CHOUETTE
1990 -BERLINER BALLADE
1993 -LE TOMBEAU D'ALEXANDRE
1993 -LE 20 HEURES DANS LES CAMPS
1995 -CASQUE BLEU
1999 -UNE JOURNEE D'ANDREI ARSENEVITCH
2000 -UN MAIRE AU KOSOVO

Multimedia

1978 -QUAND LE SIECLE A PRIS FORMES
(dans l'exposition PARIS-BERLIN au Centre Pompidou)
1990 -ZAPPING ZONE
(dans l'exposition PASSAGES DE L'IMAGE au Centre Pompidou)
1995 -SILENT MOVIE

CD-Rom
1998 -IMMEMORY

Clip vidéo
1990 -GETTING AWAY WITH IT (London -Group Electronic)

Co-réalisation

1950 -LES STATUES MEURENT AUSSI (Alain Resnais)
1968 -A BIENTOT J'ESPERE (Mario Marret)
1968 -LA SIXIEME FACE DU PENTAGONE (François Reichenbach)
2001 -LE SOUVENIR D'UN AVENIR (Yannick Bellon)- En cours.


Yannick Bellon

Née Marie-Annick Bellon, à Biarritz, le 6 avril 1924.
Assistante-monteuse de Myriam pour Paris 1900, de Nicole Vedrès.
Assistante de Denise Tual pour Ce siècle a 50 ans.

De 1947 à 1963, alternance de montages et réalisations de courts-métrages pour le cinéma.
De 1959 à 1962, montage de trois longs métrages de Pierre Kast pour le cinéma, « Le Bel âge »,
« La Morte saison des amours », « Vacances portugaises ».
1947 - Montage « Rondo sur la piste » de Maurice Henry
Montage « Transports urbains » de M. Gibaud
Montage « La Cathédrale » de Béranger
Montage « Toulouse-Lautrec » de R. Hessens
Montage « Versailles et ses fantômes » de Béranger
Montage « Les Petits mystères de Paris » de P. Goult
1948 - Réalisation de « Goémons »
1950 - Réalisation de « Colette »
1951 - Réalisation de « Tourisme »
1952 - Montage de l’un des sketchs du « Rideau cramoisi » de Alexandre Astruc
1953 - Montage de « Au coeur des Alpes » de Mildred Courtot
Montage de « Pastorale interrompue » de Mildred Courtot
Montage de « Quatre hommes et une marquise » de J.K. Raymond-Millet
1954 - Montage de « Les Hommes oubliés » de Vuilleminot (primé au Festival de Tours)
Réalisation de « Varsovie quand même »
1956 - Réalisation de « Un matin comme les autres »
1958 - Réalisation de « Le Second Souffle »
1960 - Réalisation de « Zaa, petit chameau blanc »
1962 - Réalisation de « Le Bureau des mariages »
1963 - Réalisation avec Jean Salvy, de « Main basse sur Bel », court-métrage de commande,
scénario de Jacques Lanzmann. Avec Alain Cuny, Michel Robin, Nicole Ionesco.
1964 - Travaux de montage au Service de la Recherche de Pierre Schaeffer.
1965 – TV : Montage de « Naissance de l’Empire Romain », émissions réalisées par Pierre Kast.
TV : Réalisation de « Cécile Sorel ». Texte de Henri Magnan, dans le cadre de l’émission « Pour le Plaisir », de Roger Stéphane.
TV : Réalisation avec Nicolas Bataille, de « Bons baisers, à bientôt » dans le cadre de l’émission « Pour le Plaisir » de Roger Stéphane.
1965 à 1967 - TV :Réalisation mensuelle de l’émission « Bibliothèque de poche » produite par Michel Polac.
1967 – TV : Réalisation de « Charles Baudelaire, la plaie et le couteau ».
1969 – TV : Réalisation de «Anatomie de Los Angeles », texte de Michel Butor dans le cadre de l’émission « Point-Contrepoint » produite par René Puissessoy.
1970 – TV : Réalisation de « Venise », texte de Pierre Gascar, dans le cadre de l’émission « Point-
Contreproint » produite par René Puissessoy.
1973 – TV : Réalisation de « Brésiliens d’Afrique, africains du Brésil », scénario et textes de Pierre
Verger.

Puis les réalisations de 8 longs-métrages de fiction, avec un seul intermède télévision : le documentaire « Evasion » qui précède « Les Enfants du désordre » et l’annonce en présentant les personnages qui interviennent dans le film futur.




La boutique des Films du paradoxe, dans le passage Véro-Dodat, à Paris


jeudi 2 février 2012

Star Suburb / Stéphane Drouot

Stéphane Drouot vient de nous quitter nous laissant avec les espoirs déçus qu'ils laissent derrière lui.  "Déçu" n'est pas le bon terme puisqu'il n'aura en fait pas eu le loisir de nous décevoir. En 1983, il réalisait STAR SUBURB, court métrage de science fiction dans lequel une petite fille, Mireille, perdue quelque part dans sa banlieue de l'espace, cherchait à jouer à un jeu téléphonique du futur espérant obtenir gloire et succès. Il y a 30 ans, STAR SUBURB était devenu une bête de festival et récolta tous les prix, du grand prix de Clermont Ferrand au Cesar du meilleur court métrage. Et puis ensuite... plus rien... Stéphane Drouot a multiplié les projets, s'est enfermé dans diverses addictions jusqu'à se couper du monde et finir seul, sous tutelle, dans un appartement de banlieue. Cruelle ironie que de finir dans l'univers de son film. STAR SUBURB a sans doute un peu vieilli visuellement, mais qu'importe, l'émotion est toujours là. Son sujet, l'attrait de la gloire, les micros crochets, la célébrité-minute, le rapport à l'imaginaire américain est plus que jamais d'actualité, et on se dit que pas grand chose n'a changé depuis trente ans, ou que tout était déjà là. Le film est d'une grande fragilité et même temps d'une grande assurance dans son esthétique (le 16mm scope, en N&B et en couleur selon les séquences, est magnifique).

En haut : Mireille / En bas : toujours Mireille se rêvant en princesse Léïa de banlieue


 Le magazine que l'héroine feuillette, entièrement conçu par Stéphane Drouot, l'homme des collages.


A chaque vision, on se plaît à repérer les petits détails qui ornent le cadre, les meubles, les personnages. Comme ce réfrigérateur qui s'appelle "Point de vue", référence au bouquin Hitchcock/ Truffaut dans lequel le metteur en scène des Oiseaux expliquait qu'on ne pouvait pas mettre la caméra partout, par exemple pas prendre le point de vue du référigérateur.



L'héroine interprétée par une certaine Caroline Appéré est sidérante de justesse, de fragilité mais aussi de butée rentrée. Elle est le coeur de ce film où tout est trop grand, comme l'imaginaire de son héroïne, et en même temps tout est petit, maladroit, fragile (Caroline, si vous nous lisez par hasard un jour, pourriez vous prendre contact avec moi ?).

Apprenant la mort de Drouot, on a revu pour la nième fois STAR SUBURB, et on en est ressorti le coeur en lambeau.






lundi 2 janvier 2012

2011

1.
Dictionnaire des films français érotiques et pornographiques en 16 et 35 mm (Sous la direction de Christophe Bier)

2.
Pour en finir avec le cinéma (Blutch)
 
3.
Ceci n’est pas un film (Mojtaba Mirtahmasb, Jafar Panahi)

4.
Oki's movie (Hong Sang-soo)
Tree of life (Terrence Malick)

5.
Qu’ils reposent en révolte (Sylvain George)
I know It was on earth that I knew joy (Jean-Baptiste de Laubier)
Dernière séance (Laurent Achard)

6.
Mathieu Kassovitz dans Fucking Kassovitz (François Régis Jeanne)
et L’ordre et la morale (Mathieu Kassovitz)

7.
Infidélité (Ovidie)

8.  
L.A. Zombie (Bruce LaBruce)

9. 
Pina 3-d (Wim Wenders)  
La Grotte des rêves perdus (Werner Herzog)

10. 
La solitude des nombres premiers (Saverio Costanzo)
La Ballade de l'impossible (Tran Anh Hung)


vendredi 1 avril 2011

It was on earth that I knew Joy


Ce film de Jean-Baptiste de Laubier plaira:

- aux fans de La Jetée de Chris Marker (c'est une variation sur le même sujet; une scène se déroule même au bar La Jetée à Tokyo)

- aux amateurs de films à la voix off structurante et essentielle montée sur des images simples voire banales (pour citer quelques chefs d'oeuvre : Disneyland, mon vieux pays natal d'Arnaud Des Pallières, Sub de Julien Loustau)

- aux angoissés du nucléaire : on y parle d'un virus qui se répand dans le monde et tue les gens les uns après les autres (le film est raconté par un robot qui a enregistré les souvenirs d'un homme).

- aux amateurs de Para One, l'artiste électro, nom de scène de Jean-Baptiste de Laubier. Para One, entre autres choses, a produit des tueries comme Hélium Liquide de l'Armée des 12 ; a composé le sublime score de Naissance des pieuvres de Céline Sciamma (réalisatrice créditée ici comme "script doctor"). Le tissu sonore de It was on earth that I knew joy est extremement beau , assez peu inquiétant mais très mélancolique, il donne à ce film l'épaisseur du rêve. La plupart des images du film ont été filmée lors d'une tournée de Para One dans le monde.

- à ceux que les fins positives peuvent enchanter. La conclusion joyeuse d'une oeuvre apocalyptique est une heureuse surprise, comme une fleur poussant sur du fumier.

It was on earth that I knew joy souffre d'une gros grande proximité avec le cinéma de Marker, on aurait aimé que Laubier soit moins dans le "à la manière de" et trouve une forme plus personnelle. Mais en l'état, son film reste une superbe oeuvre de SF, intense et émouvante.

lundi 28 mars 2011

Des nouvelles de Philippe Barassat



Il y a quelques jours, on vous signalait l’existence du site http://www.barassat.com/ présentant les courts-métrages de Philippe Barassat ainsi que les aventures ayant conduit son film Lisa et le pilote d’avion, starring Eric Cantona, Rachida Brakni, Marilou Berry, Mathieu Demy à rester inachevé et invisible. On a voulu demander au réalisateur, en exil au Maroc, la situation actuelle du projet.

Que s'est-il exactement passé avec Eric Cantona ?
Eric Cantona était co-producteur sur le film pour 250 000 euros dont 60 000 qui couvraient les dépassements dûs à la dernière semaine de tournage qu'il souhaitait en tant que coprod que nous fassions (avec l'engagement de les donner au lendemain du dernier jour de tournage) et cela en échange de 30% des parts du film. Mais à la date dite il s'est désengagé ce qui a amené la société à la faillitte et lui a permis de racheter pour 10 000 euros le film avec 100 % des parts et l'engagement contractuel de finir le film avec un apport perso de 200 000 euros. Les contrats d'acteurs de Cantona et de sa femme Rachida ayant mystérieusement disparu, nul autre que lui ne pouvait racheter le film. C'est pourquoi Florence Vignon, co-scénariste, [César de la meilleure adaptation pour Mademoiselle Chambon ; actrice dans Le Bleu des villes] et moi même avons accepté cette proposition qui nous garantissait la bonne fin du film. Mais il ne s'est rien passé et Cantona a alors quasiment disparu. Ce n'est que lorsque son avocat lui a rappelé que si le film n'était pas terminé dans les deux ans (nous arrivions à l'échéance) il devait rembourser l'avance de 400 000 euros au CNC que Cantona a décidé de lancer un petit tournage pour des scénes qu'il m'a faite réécrire et de lancer les finitions du film. J'ai alors préparé ce tournage, mais le jour dit, personne n'était là, et personne ne m'a prévenu de l'annulation du tournage. Entre temps son avocat avait obtenu l'asssurance du CNC qu'on ne lui demanderait pas le remboursement .

Où en est le film aujourd'hui ?
Le film est toujours bloqué et la situation reste inchangée. Après un premier jugement qui a condamné les Cantona à me payer une petite partie de mes droits d'auteurs et à me rendre ainsi qu'à Florence Vignon ces dits droits, nous avons décidé de faire appel, car du fait de ce jugement qui conserve à Cantona le matériel du film en lui en retirant les droits, aucun de nous ne peut plus faire quoi que ce soit et le film est ainsi tué par le jugement. En vérité, le juge rappelait que Cantona était dans l'obligation de rembourser l'avance sur recettes au CNC si le film ne se terminait pas, LA décision rendant définitivement impossible la finition du film, le remboursement est obligatoire. Je pense que si le jugement a été en première instance quelque peu clément envers les Cantona, c'est afin de ménager une porte de sortie au film: mis devant l'obligation de rembourser les 400 000 euros, du fait de ce jugement, Cantona devrait plutôt vouloir sortir les 200 000 euros qu'il s'était engagé à mettre dans le film très officiellement au moment de son rachat auprès du liquidateur judiciaire (c'était même la condition de rachat) et terminer, avec mon accord, le film.

Malheureusement c'est sans compter sur le CNC qui malgré de nombreuses lettres de ma part continue à protéger Cantona en refusant de lui réclamer ce qu'il doit, bloquant à nouveau la situation de façon tout à fait scandaleuse. En effet le CNC choisit depuis le début de privilégier des producteurs incompétents, déterminés à détruire ce film, et désormais condamnés par la justice, et cela en toute illégalité, (puisque le remboursement de l'avance sur recette est obligatoire dans notre cas). Et cela au détriment d'un auteur réalisateur à qui on a refusé toute dérogation pour qu'il puisse présenter de nouveaux films (Lisa ayant obtenu l'avance sur recettes, je ne peux plus présenter d'autre film tant qu'il n'est pas terminé). La seule dérogation qui m'ait enfin été accordée l'année dernière m'autorise à présenter mes projets au second collège du CNC, c'est à dire en concurrence avec des auteurs qui ont déjà réalisé des films de long métrage, que l'on peut voir et qui permettent ainsi d'évaluer le projet présenté, ce qui n'est bien sûr pas mon cas.

Que deviens la version longue du Nécrophile, Amours mortes, qu’on peut visionner en copie de travail sur www.barassat.com ?

Pour ce qui est du Nécrophile, la boite de production ayant fait faillite, mes projets et mes films ont été emportés avec et je dois les racheter et trouver les sous pour les terminer. C'est à peu prés fait avec "Le nécrophile" version longue, où il manque encore la conformation et l'établissement de la copie zéro. Mais le film dérange profondément et semble dangereux à tout distributeur.

De quoi vis-tu depuis l’arrêt de Lisa ? (parenthèse : on n’évoque jamais chez les réalisateurs de films la précarité dans laquelle beaucoup vive, comme si le fait de parler de la société annulait leur appartenance à celle-ci, avec les difficultés économiques que cela comporte, comme tout un chacun. Fin de la parenthèse)

Disons que je survis plus que je ne vis, à cinquante ans ou presque sans autre compétence que celle de cinéaste et ne pouvant exercer mon métier, il est très difficile de trouver du travail, à part livreur des journaux à 600 euros par mois, ce qui est peu pour vivre à Paris. Je vis donc actuellement sur les sous gagnés lors du procès et en m'exilant hors de France dans un pays moins cher. J'ai bien sûr conservé mes amis les plus proches, mais j'ai du faire face à une indifférence généralisée, un peu comme si j'étais un pestiféré, mes films et moi même sombrant peu à peu dans l'oubli.

Qu’as-tu fait depuis l’arrêt de Lisa, il y a plus de quatre ans maintenant ?

Malgré l'assassinat de mon œuvre et de mon travail par Cantona avec la complicité du CNC, je continue à écrire et à essayer de monter des projets, mais je n'ai guère d'espoir de motiver un producteur qui ne peut être qu'inquiet de savoir que mon précédent film est inachevé et que je n'ai aucune possibilité d'obtenir une avance sur recettes. Pour survivre après une période de RMI (dû au fait que sur Lisa je n'avais pas été payé et que je n'avais donc pas d'ASSEDIC), j'ai été livreur de journaux la nuit, et lorsque j'ai enfin obtenu le paiement de mes salaires, je me suis arrangé pour vivre souvent en dehors de France au Maroc où la vie est moins chère.

J'ai écrit trois nouveaux scénarios : Marinette, un amour fou, Oreste, ou Les dieux ont soif et en collaboration avec Frédéric Lecoq Les entravés et je continue à travailler sur d'autres scénarios perso que j'essaie d'aboutir.

Marinette c'est l'histoire de l'amour démesuré d'une mère pour sa famille, ses enfants et son mari à qui elle consacre sa vie. La mort accidentelle du dernier bébé provoque la séparation du couple. Marinette va tout faire pour le reconquérir, jusqu'à l'internement psychiatrique et le lavage de cerveau.

Oreste est l'adaptation de la tragédie grecque, dans un coin abandonné et misérable du Maroc que la modernité semble avoir épargné. C'est aussi une réflexion sur le terrorisme.

Enfin, Les entravés, est un voyage sexuel au cœur de l'univers des personnes les plus handicapées, l'histoire d'un jeune homme qui, pour arrondir ses fins de mois et payer les études de sa fiancée, se prostitue auprès de personnes lourdement handicapées jusqu'à devenir leur jouet.

Pour ces trois films j'ai obtenu les accords de tous les acteurs que je souhaitais. Ce sont des films que l'on peut réaliser avec des moyens minimums, en décors naturels, mais qu'aujourd'hui aucun producteur n'accepte de lire, compte tenu de ma situation.


Rien à voir avec le sujet, mais plutôt que de nous sortir des intégrales de Stanley Kubrick en Blu-ray ou un coffret Alien, on se demande s'il ne serait pas plus urgent de sortir des films qui n'ont jamais édité où que ce soit en dvd ou qui restent invisibles. On me traitera de démagogue de dire cela, soit, on me dira qu'il n'y a pas de rapport entre la sortie en Blu-ray de 2001 et la non-sortie de Lisa et le pilote d'avion, soit encore, mais dans un univers d'artistes qui le plus souvent se disent de gauche, on s'étonne un peu (naïvement sans doute)  que là, autant qu'ailleurs, on ne prête qu'aux riches.

Tout ça pour dire qu'on a très envie de voir un nouveau film signé Philippe Barassat.