A bientôt j'espère

(To Chris M.)

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mercredi 11 septembre 2013

Lettre de Chris Marker à Alain Cuny (A propos de L'annonce faite à Marie)


Alain Cuny dans son film


Reproduction de la lettre de Chris Marker à Alain Cuny, écrite après la vision de L'annonce faite à Marie, le seul film mis en scène par le comédien.

LETTRE DE CHRIS MARKER
A ALAIN CUNY

Cher Alain,

Giraudoux écrive qu'on jugeait une pièce (ou un film) à la façon dont on se réveillait le lendemain matin. De ce point de vue, l'expérience est concluante. Mais en fait elle a commencé dès hier soir quand nous sommes rentrés. Depuis combien de temps n'avais-je pas éprouvé cette espèce d'allégresse physique qui surgit quand quelque chose a bougé en vous pendant le temps d'une projection ? Et combien de films ai-je vus ces dernières années, dont je sortais en égrenant une espèce d'examen comptable: oui, le metteur en scène avait du talent, oui, les acteurs étaient excellents, oui, l'image était bien. Oui l'histoire était intéressante… Et puis ? Et puis rien. Rien n'avait bougé. J’avais vu un film,voilà tout, et il s'enfonçait déjà dans les marécages de l'oubli. Je savais qu'en amont de toutes les critiques de tous les compliments, il y aurait dû y avoir cet ébranlement initial, cette prise de possession par un autre à quoi dans ma jeunesse je reconnaissais les œuvres qui me marqueraient pour la vie l'accusais l'âge, la sclérose de l'enthousiasme, la saturation de la télé... Voyez si je peux vous être reconnaissant de m'avoir rendu d’un coup la joie d'une soirée, et ce goût d'éternité que je savourais quelquefois à la sortie d'un théâtre ou d’un cinéma dans les temps lointains où nous nous étions déjà rencontrés... Que vous soyez arrivé du premier coup à l'essentiel, que vous ayez (j’en suis sûr, d'instinct plus que de méditation) trouvé la distance juste, parfaite, avec un texte qui est posé sur le  film comme un fil-de-ferriste (un pas de côté, c'est la  chute), que vous ayez en somme inventé la seule mode faire vivre et écouter ces personnages dans l'univers piégé du cinématographe, c'est de l'ordre du miracle. Comme est miraculeuse cette voix de Violaine. Là nous sommes à des années-lumière du "bien dit" ou du "bien joué". Nous sommes dans la vérité intérieure, dans cette adéquation totale de la voix avec sa parole que seule quelque fois la musique est capable de construire il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour me faire dire que jamais un texte n'a été servi avec autant de droiture, de rayonnante humilité. L' humilité ! Pas une qualité qui déborde dans notre beau métier... Ici elle sous-tend toute l'entreprise, elle donne son véritable contrepoids à la grandeur. Jamais la beauté de l'image (et Dieu sait qu'elle est belle) ne s'exerce aux dépens du texte. Costumes, décor, musique, tout est à sa bonne distance, rien ne cherche à briller pour soi tout seul, et cette métaphore la cathédrale qui embrasse toute la pièce, la voilà qui s’incarne dans le film, lui-même, comme une mise en abîme, mais un abîme qui s'ouvre vers le haut.

Je viens de me relire, et ces mots me paraissent vains et vides. Ce qu'il faudrait que je vous communique, c'est ce par quoi je commençais, cet état de bien-être physique qui défie le commentaire (l'anglais a un mot pour ça, intraduisible, exhilaration). Quand nous sommes sortis de la Vidéothèque, avec mon amie Catherine, nous respirions mieux, nous respirions plus haut. J'ai rencontré un ami qui m'a fait part de angoisses sur le sort de la Russie, que je partage d'autant plus que j'ai du sang russe et que je travaille actuellement sur cette tragédie-là. A ma surprise, je me suis entendu lui répondre d'une façon totalement différente du sombre constat que normalement j'aurais dû exprimer. Je parlais avec plus de force, avec plus (si le mot ne devenait pas un peu comique, s'agissant de moi) de sagesse… Et tout d’un coup j’ai réalisé que je ne lui parlais pas depuis le sous-sol des Halles, depuis Paris-France, je lui parlais depuis le film. Vous m'aviez prêté pour un instant une plate-forme de grandeur d'où je voyais toutes choses comme nous devrions toujours les voir, si nous avions cette force et cette sagesse. Les poètes sont faits pour créer ces moments-là, d’emprunt d’une force qui n'est pas à nous. Le poète Claudel et le  poète Cuny se sont unis pour qu'hier soir, un tel moment ait lieu. C'est un cadeau qui ne s'oublie pas.



A vous, fidèlement,

Chris Marker (1991)

L'annonce faite à Marie d'Alain Cuny (1991)







 « Image de la beauté éternelle, tu n’es pas à moi ».

J’ai découvert ce film en VHS, la seule façon de pouvoir le visionner à ce jour.  Difficile dans ces conditions d’apprécier au mieux ces « coups de projecteur sur la beauté », comme Alain Cuny avait cherché à définir son film. Mais comme c’est la seule version encore existante de ce film quasi-disparu, considérons cela comme un miracle. Et que la beauté émerge maintes fois de cet amas de pixels grossiers, de ces couleurs délavées, de cette image tremblante en est un autre.
L’annonce faite à Marie est un film étonnant, assez différent de ce que à quoi je m’attendais. Avec son casting de non professionnels et son austérité revendiquée, j’imaginais  une adaptation de la pièce dans la lignée des films de Jean-Marie Straub/ Daniele Huillet, les rois des textes des difficiles mis en image de la façon la plus blanche qui soit (pas de mouvement de caméra, acteurs récitants le texte de façon sèche, jeu de scène minimal) ou Robert Bresson (pour ses acteurs amateurs dévitalisés et récitant de manière monocorde). Voire, Alain Cavalier dont le Thérèse pourtant ardu fut un des hits du cinéma français des années 80. Je m’attendais un film à l’écoute du texte, un film donnant à se plonger dans les mots de Claudel en simplifiant tout le reste. Le résultat est très différent de cela. La mise en scène d’Alain Cuny est déroutante et complexe. Quand Chris Marker (qui a dû apprécier qu’un maneki-neko, ce chat porte bonheur japonais qui lève la patte, soit visible à plusieurs reprises au milieu de la cuisine moyenâgeuse), dans son exercice d’admiration, écrit à Alain Cuny (*) qu’il imagine qu’il a fait son film à l’instinct plus qu’après une longue méditation, il me semble qu’il vise juste. On sait que Cuny passa vingt ans à tenter d’adapter la pièce de Claudel au cinéma, et qu’il n’y arriva que tardivement, au crépuscule de sa vie. Le film ne ressemble pourtant en rien à un film muri depuis trop longtemps, comme cela arrive souvent quand des cinéastes passent des années sur leur projet fétiche, et quand ils parviennent enfin à transformer leur rêve en réalité, le résultat semble curieusement éteint, comme un fruit gâté par le temps. 

La mise en scène de L’annonce faite à Marie ne ressemble à rien de connu. Elle semble faite par une jeune personne qui n’aurait jamais vu de film de sa vie, et essaierai d’utiliser la caméra comme bon lui semble, sans précaution particulière. Le film rassemble à peu près l’intégrale des figures qu’il ne faut pas faire, en tout cas qu’aucun cinéaste (bon ou mauvais) ne fait habituellement. Personnage filmés de dos et de loin ; visages systématiquement masqués par des chapeaux ou la présence d’un acteur en amorce, faux raccords systématiques, changement d’axe sur un même personnage sans qu’on sache la raison de ces changements incongrus (dos / nuque/ menton… presque du Wong Kar-wai !) … A cela Cuny intercale des images de documentaires animaliers dans lesquels on voit des insectes se nourrir ou une image de mérou sous la mer intercalée entre des plans d’un pécheur près d’un trou dans la glace (sur le plan du mérou, il reste le sous titres du doc dont il est tiré). Ajoutons que toutes les voix sont post-synchronisées par d’autres acteurs, et que rares sont les plans où le son est synchrone avec les lèvres des acteurs (scène magnifique où Violaine en off récite son dialogue tandis qu’à l’écran est projeté un plan figé de l’actrice les lèvres fermées. Après quelques instants, l’image se remet en mouvement et elle reprend là où en est le texte off, la chair et l’esprit se retrouvant). Cela fit dire à la sortie du film à la « Revue du cinéma » que Cuny employaient tous les moyens du cinéma expérimental le plus éculé. 

Je ne crois pas que le film cherche à être « expérimental ». Je dirai plutôt « empirique ». Il me semble que c’est un film humble et qui cherche en permanence. Malgré sa connaissance profonde du texte, Cuny n’avance jamais en donneur de leçon, en celui qui connaitrait la vérité du texte mieux que quiconque. J’ai l’impression qu’à chaque scène, il y a une remise en question de l’auteur, une tentative d’approcher le mystère du texte. Cette mise en scène éclatée est la marque de cette approche par tâtonnement. Mais aucune maladresse là-dedans. Cuny est un vieil homme qui a de l’expérience, et cette recherche de la vérité, se fait avec calme et sérénité. Comme quoi on peut douter de tout, et avancer droit devant. 

Cuny ne cherche pas à filmer les scènes dans leur globalité. A l’intérieur d’une même scène, il casse le rythme, stoppe le dialogue, ajoute des plans qui brisent l’osmose entre les acteurs, pour mieux y revenir. Il cherche à l’intérieur de la scène la phrase qui l’habite, qui lui donne son sens, autour de laquelle elle tourne.  Chaque dialogue éclate ainsi comme une épiphanie.
Alain Cuny fait un travail qui se rapproche de celui du peintre, essayant de fixer l’instant par les moyens qui lui sont propres, donnant à la réalité une apparence transfigurée par la perspective, la couleur, le trait, le style.  Ce n’est pas un hasard si les costumes exubérants ont été dessinés par Pierre Tal-Coat, ce peintre breton, ami de Cuny, qui décéda quatre ans avant le tournage. Mais ses travaux préparatoires ont été conservés. Scène sublime que celle où Mara vient voir Violaine, lépreuse. Elles sont toutes deux habillés dans des redingotes noires, on ne voit pas leur visage. Le décor est une terre enneigée près d’un bois. Les deux femmes sont deux taches noires sur une surface immaculée. On pourrait avancer que l’approche de ce texte religieux est celle d’un profane. Le résultat est d’une beauté divine.


Mara et sa soeur Violaine
 

Lavis de Pierre Tal-Coat
(*) Lettre de Chris Marker à Alain Cuny, parue dans le catalogue du Festival d’automne, 1993.