A bientôt j'espère

(To Chris M.)

jeudi 9 septembre 2010

Rencontre avec Georgina Spelvin

© A. Ginsberg
Georgina Spelvin fut l’une des meilleures comédiennes de l’Age d’Or du porno même si sa carrière, qui dura une dizaine d’années, ne lui offrit plus jamais de rôle à la hauteur de celui qui la fit connaître. Retour avec « George », comme l’appelaient ses amis, sur une vie pas ordinaire, racontée par l’intéressée dans ses magnifiques mémoires, The Devil Made Me do it .

On parle ici d’une autre époque, d’une autre dimension, en somme d’un autre continuum spatio-temporel dans lequel les corps et les espaces les plus intimes étaient imprimés sur une pellicule instable et granuleuse, bien avant que celle-ci ne soit remplacée par les bandes magnétiques de la vidéo, aussi lisses et sexy qu’un prophylactique en promo. On parle d’un temps où le porno n’était pas (seulement) un produit conçu pour vous faire sortir votre fric histoire de pimenter vos pratiques onanistes, mais aussi d’un espace de liberté, de fantasmes , de création pour artisans du septième art et de fascination pour public voyeur…. Qu’on s’entende bien, la nostalgie ne nous importe guère, la preuve, notre âge fait que ces pépites des seventies, on les a découvertes après avoir connu nos premiers émois pornos à un moment où l’âge d’or du X américain était révolu depuis quelques années déjà. Pas de nostalgie donc sous notre plume, mais au contraire un amour bien sincère et présent pour une époque où les réalisateurs porno osaient l’ambition et la trivialité dans un même mouvement, sans mesurer les effets produits, avec surtout le souci empirique de découvrir une nouvelle façon de montrer le sexe à l’écran.


A quelle autre époque postérieure à celle-ci, peut on ainsi imaginer un cinéaste tel que Gerard Damiano sortant d’un succès historique (Gorge Profonde), soudain soucieux de transformer son galop d’essai en chevauchée fantastique, peaufinant un scénario plus ambitieux que tout ce qui a été écrit jusqu’alors dans le genre, décidant finalement quelques jours avant le tournage de mettre de côté sa jeune actrice principale pour la remplacer par une inconnue, inexpérimentée, qui plus est dotée d’un âge canonique pour le genre (trente sept ans), et surtout, pas particulièrement sexy selon les critères standards ? Critères standards complètement idiots, on est bien d’accord, car si sur le papier Georgina Spelvin n’en a à peu prêt aucun (petite poitrine, visage marqué), à l’écran la comédienne irradie de sensualité. Ah divine époque ! Si le succès doit évidemment à son géniteur, Gerard Damiano, soyons sûr que Georgina Spelvin y contribua tout aussi largement.



Georgina Spelvin a aujourd’hui 74 ans, elle vit avec son mari dans une maison à Los Angeles. Histoire de mettre un peu d’ordre (et de payer une nouvelle cuisine à son mari ! c’est elle qui le dit), elle a récemment publié ses superbes mémoires sous le titre The Devil Made Me Do It, reprise ironique de l’expression anglaise courante signifiant le fait de n’être pas responsable d’une mauvaise action qu’on a commise, prenant ici un sens différent étant donné le contexte. Ne vous attendez pas à un livre s’apitoyant sur les malheurs d’une comédienne aigrie de n’avoir pas eu la carrière voulue. Mrs Spelvin est une femme énergique, relatant avec humour une vie riche, faites de rencontres exceptionnelles, de déceptions, de rêves de petites filles, d’espoirs déçus, de périodes stimulantes, de moments de déprime… Disponible, Mrs Spelvin a accepté de nous accompagner dans ce retour sur un parcours riche et original.



L’amour de la danse

De son vrai nom Michelle Graham, Georgina Spelvin (nous continuerons à l’appeler ainsi pendant cet article bien que son pseudonyme ait été choisi pour la sortie de Devil in Miss Jones) est née 1936, à Houston, Texas. Lorsqu’on lui demande de décrire son enfance, Mrs Spelvin nous répond d’abord d’un mot « Itinérante » avant de développer, « Mon père travaillait pour une firme pétrolière dans l’extraction du liquide noir, il était donc amené à bouger en permanence. On ne restait parfois dans une ville que quelques semaines avant de repartir vers une autre ». Mrs Spelvin ne garde pas un mauvais souvenir de cette enfance, le fait de n’avoir aucune attache réelle lui permettant une liberté de ton sans égal. « J’ai toujours été la nouvelle fille du quartier. Sachant que je ne resterais pas longtemps, je n’avais pas peur d’avoir une mauvaise réputation. Ce dont je n’ai pas hésité à largement profiter… ».



Sa passion pour la danse débute dès son plus jeune âge. « J’ai décidé de devenir ballerine à l’âge de trois ans » explique-t-elle. Adolescente, elle part en camp d’été à Dallas pour prendre des cours de danse de façon sérieuse. Elle se dévoue corps et âme à son Art, passant des heures à la barre parallèle. « Mon premier travail fut d’être embauchée dans une compagnie d’été au State Faire Music Hall de Dallas en 1954. J’ai ainsi été familiarisée avec des classiques tels que Naughty Marietta, Wonderful Town, et Wish You Were Here ». Une note s’impose. Quand Georgina parle de « compagnie d’été », elle dit en anglais « Summer stock festival », pratique anglo-saxonne, dans laquelle des compagnies théâtrales montent l’été (le beau temps favorisant les représentations en extérieur) des spectacles de répertoire réutilisant les décors et costumes conçus pour le premier run des pièces. Ces représentations ont souvent lieu dans des zones éloignées des villes, et pour certains endroits, c’est le seul spectacle de l’année.



La consécration dans le monde du spectacle musical est atteinte lorsqu’elle est embauchée pour participer à une comédie fameuse, The Pajama Game, où elle reprend le rôle de Gladys, rendu célèbre par la danseuse / chorégraphe Carol Haney. The Pajama Game est « un musical au sujet de gens ordinaires - si tant est qu’un acteur comme John Raitt puisse jouer quelqu’un d’ordinaire ! (1) - travaillant dans une fabrique de pyjamas dans le Midwest. Bob Fosse fit la chorégraphie et Georges Abbot mettait en scène. J’étais folle des deux. Fosse était une légende. Parfois, il avait l’air distrait car son cerveau allait à cent à l’heure, mais je ne l’ai jamais vu cruel, comme Jerry Robins [Jerome Robbins, chorégraphe de West Side Story] pouvait l’être ». La pièce connaît un succès de longue durée, et une tournée en Afrique du Sud est même organisée.



« Après la tournée en Afrique du Sud, j’ai joué dans Brigadoon au City Center de New York, puis dans Cabaret ». A cette occasion, elle travaille avec Lotte Lenya. Admirateur de la chanteuse notamment pour son interprétation mémorable de Jenny la pirate dans L’opéra de quat’ sous , on demande à Mrs Spelvin quels furent ses rapports avec la Grande Dame autrichienne. « Lotte Lenya était une grande chanteuse et une grande actrice, bien que ce soit plus rarement mentionné, tant elle était habituée à jouer des rôles un peu chargés. Vous vous rappelez d’elle dans Bons baisers de Russie ? Alors vous voyez ce que je veux dire ! Elle et Jack Gilford étaient hystériques dans Cabaret. Mais oui, c’était aussi une dame charmante et je me suis toujours senti privilégiée de l’avoir connue ».

Georgina Spelvin dans The Pajama Game


C’est à la fin des années cinquante que Georgina Spelvin connaît sa première apparition cinématographique, déjà sous les auspices de l’érotisme. Ce premier film est Les collégiennes d’André Hunnebelle. Une première participation dans un film français ? Pas tout à fait. Acheté par les américains, le distributeur, sachant que le public local est friand de nudies, veut rajouter un peu de piment à ce drame. Le réalisateur Radley Metzger, futur maître de l’érotisme SM (le beau et cru The Image) et de pornos stylés (le cukorien The Opening of Misty Beethoven) est chargé de mettre en boîte quelques séquences additionnelles raccordant avec le métrage français dans lesquelles les étudiantes sont dénudées, ainsi qu’un baiser saphique entre deux jeunes filles. Georgina Spelvin passe le casting et tourne ses trois séquences en une seule journée. Etait-elle gênée d’apparaître nue devant une caméra ? « Non ! J’étais tellement excitée d’être dans un film, que je crois que si on m’avait demandé de faire des scènes hards, je l’aurais fait. Le réalisateur, Radley Metzger traitait chaque actrice comme une star. Je me souviens de lui comme d’un débonnaire et sophistiqué gentleman ». Le film intitulé aux USA The Twilight Girls sera bloqué par la censure US à cause de ces séquences, mais il sortira finalement quelques années plus tard, en version « intégrale ».



Première apparition de Georgina, uniquement dans la version US, pour laquelle le distributeur rajouta quelques scènes soft filmées par Radley Metzger
Georgina Spelvin poursuit sa carrière dans le monde de la danse, mais elle n’atteindra jamais la grande carrière cinématographique qu’elle aurait pu avoir. En 1968, son metteur en scène de Pajama Game, Bob Fosse, l’emploie comme doublure-danse sur Sweet Charity. Situation ironique car Shirley MacLaine est devenue célèbre après que Carol Henley, la vedette de Pajama Game, se soit brisée une cheville. Comme dans une success-story hollywoodienne, MacLaine qui était dans les chœurs du spectacle fut propulsée vedette. Le producteur américain Hal B. Wallis (à la Warner, il produisit Casablanca, Robin Hood ou Captain Blood) assista à une représentation de la pièce avec elle et lui fit signer un contrat dans la foulée. Le destin est parfois cruel et Georgina Spelvin retrouva les plateaux de cinéma en tant que simple doublure d’une vedette dont elle aurait pu avoir la place. Peu adepte des regrets, Mrs Spelvin préfère aujourd’hui se souvenir de ce moment « merveilleux » que fut le tournage. « C’était le paradis. Le seul fait de prendre le petit déjeuner tous les matins avec Bob Fosse, Shirley MacLaine, c’était un rêve qui devenait réalité. Shirley était très occupée, mais toujours amicale et avait de la considération pour tous les gens autour d’elle ».



Ouverture de la parenthèse. Je sens les mauvaises vibrations de notre lecteur qui, émoustillé par les quelques clichés frivoles qui illustrent cet article, s’impatiente. On le comprend, il croyait qu’on lui parlerait de sexe et voilà qu’on s’émoustille comme des folles sur des comédies musicales familiales. N’oublie pas une chose, lecteur : danse ou porno, il s’agit toujours de la performance technique du corps dépassant ses limites naturelles et de la beauté des mouvements qu’il dessine. Et dans les deux cas, il faut de la sueur… Fin de la parenthèse.



Le succès n’est pas au rendez-vous, et pour pouvoir vivre le reste de l’année, Georgina Spelvin doit trouver d’autres moyens de subsistance. Spelvin devient productrice de publicités et tourne des spots, notamment pour la chaîne de magasins J.C. Penny. Dans sa petite entreprise, elle s’occupe de tout, c’est elle qui organise les tournages (embaucher un réalisateur, les comédiens éventuels, préparer le matériel). Pendant ce temps, elle apprend même les rudiments du montage. « En produisant des publicités pour J.C. Penny, j’étais fascinée par le processus de montage, j’ai fini par travailler avec le réalisateur que j’avais embauché pour tourner les pubs et il m’a prise comme assistante, il m’a enseigné les bases du métier ».







Pacte avec le Diable



Fin des années soixante. La Guerre du Viet-Nam fait rage. L’heure de la politisation a sonné. « J’ai grandi à l’époque de Franklin Roosevelt. Puis est arrivé Truman, et il semblait alors que tous les gens que je connaissais croyaient vraiment que la façon de vivre des américains était parfaite. Puis est arrivé Eisenhower que tout le monde aimait. Mais nous avons perdu notre innocence quand Kennedy a été assassiné. Puis c’est Robert Kennedy qui a été tué et Martin Luther King. Ca m’a rendu folle ». Avec des amis cinéastes engagés dans un mouvement pacifiste, Georgina Spelvin est décidée à exprimer sa rage contre la guerre en s’exprimant à travers des documentaires. Avec des amis réalisateurs, elle monte un collectif d’artistes. « Je fréquentais des cinéastes et avec quelques camarades nous produisions des films d’entreprises. Mais ce qui nous réunissait, au-delà du travail, c’était la guerre du Viet Nam à laquelle nous voulions mettre fin. Nous avons réfléchi à comment tourner des films anti-guerre. C’est alors que nous avons cherché un endroit où nous réunir. L’espace vacant que nous avons trouvé sur Little West 12e rue dans Manhattan Sud avait auparavant été une usine à vinaigre. Nous avons gardé le nom, « Pickle Factory » .



Mais les temps sont durs et le pacifisme ne fait pas vivre le collectif. En attendant des jours meilleurs, Georgina Spelvin poursuit son job de productrice / directrice de production mais passe plus de temps à chercher un boulot qu’à travailler effectivement. Elle fait preuve d’ingéniosité et de débrouillardise pour satisfaire toutes les exigences de ses commanditaires. Embauchée sur le tournage d’une série Z pour tenir l’intendance, elle évoque au passage son passé de comédienne. Le réalisateur lui offre de participer en tant qu’actrice à un film qui doit se tourner une semaine plus tard, High Priestress of Sexual Witchcraft. Elle est embauchée dans le rôle de la High Priestress. C’est avec le récit de tournage de ce film que débutent les mémoires de Georgina Spelvin, raconté comme une scène à suspens d’un bon roman d’espionnage, sauf que l’héroïne est face à une situation tout à fait différente... Georgina est sur le tournage, lorsque le réalisateur, Beau Buchanan, lui demande de pratiquer une fellation sur l’acteur incarnant son fils (le hardeur Levy Richards). Mrs Spelvin n’avait pas prévu cela. Elle pensait que le film serait un peu sexy mais pas pornographique. Suspense… l’héroïne parviendra-t-elle à passer à l’acte ? Vous imaginez la réponse. Au final, « je n’ai jamais vu High Priestess of Sexual Witchcraft, ni revu le réalisateur Beau Buchanan après que nous ayons tourné le film ». Par contre, c’est sur ce film qu’elle sympathise avec un des acteurs qui restera un de ses meilleurs amis, jusqu’à sa mort, Marc Stevens. Pris d’affection pour Georgina Spelvin, il lui conseille d’appeler Harry Reems, avec qui il doit tourner prochainement un nouveau film pour voir s’il n’a pas besoin de quelqu’un pour l’aider dans l’organisation du tournage. Harry Reems, en plus d’être acteur, était directeur de production (comprendre, « homme à tout faire ») de Gerard Damiano sur Gorge Profonde.



Quelques jours plus tard, Georgina Spelvin rencontre Harry Reems (ou « Reams » comme Mrs Spelvin orthographie son nom, à l’identique du générique de Devil in Miss Jones).Reems lui organise un rendez-vous avec Gerard Damiano, dans l’espoir de la faire engager comme cuisinière. Elle se rend aux bureaux du cinéaste qui au même moment fait passer une audition à l’acteur John Clemens (nom sans doute fictif) pour le rôle de Monsieur Abaca, le confident de Miss Jones au purgatoire. Le cinéaste demande à Georgina Spelvin de lui donner la réplique. Et, devant cette audition improvisée, Damiano décide d’embaucher Georgina Spelvin comme Miss Jones, en lieu et place de la jeune actrice initialement prévue (celle-ci jouera une scène dans le film, celle de la partie à trois avec Marc Stevens et Georgina Spelvin). Sauf que le fait d’être propulsée vedette ne remet pas en cause le poste pour lequel elle a été embauchée : faire la cuisine ! Tout juste lui accorde-t-on le droit de prendre une assistante. Spelvin propose le job à sa compagne d’alors, Claire (bien que plutôt hétérosexuelle (2), Georgina Spelvin aura plusieurs relations avec des femmes), une jeune fille qui avait fui le foyer familial et avait trouvé refuge à la Pickle Factory. Claire jouera une scène dans le film, celle de la séquence lesbienne (elle est créditée Claire Lumiere au générique). Curieux tournage où les acteurs ont tous une fonction supplémentaire dans l’équipe technique. Et Marc Stevens, quel est le sien ? Et bien c’est le propriétaire / dresseur de Herman, le serpent du film à qui l’on doit sa séquence la plus mémorable, celle dans laquelle Miss Jones introduit la tête du serpent dans sa bouche. Mais comment l’actrice avait-elle une telle facilité à jouer avec le reptile ? « J’ai grandi au Texas. Trouver des serpents dans son jardin était courant. On expliquait aux enfants quels serpents étaient venimeux, lesquels ne l’étaient pas. Herman, n’était pas dangereux et c’était l’animal de compagnie de Marc Stevens depuis son plus jeune âge. Il était aussi docile qu’un petit chat ! ». En tout cas le résultat est assez saisissant et jamais scène à la limite de la zoophilie n’a paru aussi fascinante. L’actrice raconte dans son ouvrage avec force de détails chaque jour de tournage. Sa façon de jouer les scènes en essayant de plaire au directeur photo Joao Fernandes « tellement sexy que ça faisait mal de le regarder » (p.40). Sa désillusion lorsqu’elle s’aperçoit que, aussi ambitieux que soit ce film, cela reste un porno donc tourné très rapidement : pas le temps de répéter les scènes ou de faire plusieurs essais, la première prise est souvent la bonne. Les repas qu’elle doit préparer pour l’équipe technique après avoir fini ses prises. Le départ avec pertes et fracas du maquilleur vexé que l’actrice préfère se maquiller elle-même. Les nuits passées dans la maison où se tourne le film avec Herman le Serpent qui vient se lover au milieu de la nuit au chaud entre ses cuisses (schlika !). La jalousie de sa compagne Claire qui voit bien que Georgina Spelvin a très envie de coucher avec le directeur photo. L’acteur John Clemens expliquant comme il s’est retrouvé tout à fait par hasard sur un film porno alors qu’il croyait passer une audition pour un film traditionnel. Le tournage se déroule malgré tout sans heurts particuliers et est plié quelques jours plus tard (la séquence dans laquelle Miss Jones joue avec des fruits sera tournée quelques semaines après la fin des prises de vue principales, après qu’un premier montage ait été complété). Elle choisit également son pseudo pour ce film, « Georgina Spelvin » en référence à « Georges Spelvin » le nom qu’employaient les comédiens masculins de théâtre lorsqu’il refusait de cautionner une pièce dans laquelle il jouait.



Pendant un an, Georgina Spelvin n’entendra plus parler du film. Durant cette période, elle continue ses multiples activités : monteuses, organisatrice de production et toujours hardeuse. « J’ai dû tourner dans un film par mois à peu près. J’avais toujours des problèmes pour payer le loyer de la Pickle Factory, donc à force de tourner, il y avait toujours quelqu’un qui m’appelait pour me proposer un jour de travail avec un des six ou sept acteurs que j’avais rencontré grâce à Marc, Harry et Jerry, et à chaque fois, je me disais « et puis zut alors » ? Une fois que vous en avez fait un, votre réputation est faite !». Parmi les films tournés, il y a le premier porno du maître de l’érotisme Joe Sarno (Sleepy Head) et la suite softcore de Gorge Profonde par le même Sarno. Elle tourne en 1975 dans le premier porno réalisé par Gary Graver, 3 a.m. « La première fois que j’ai travaillé avec Gary Graver, c’était sur le premier film non porno dans lequel j’ai tourné (si on met de côté Sweet Charity), I spit on your grave de Al Adamson (1974). Gary était directeur photo et caméraman. Al était très sympa mais aussi très occupé, je n’ai donc pas été amenée à bien le connaître. Gary lui essayait de faire de son mieux pour que le film ressemble à un « vrai » film (on n’avait tellement peu d’argent). Pas facile dans les conditions dans lesquelles nous tournions ». Elle tourne également dans plusieurs films de Shaun Costello, parmi lesquels son premier One Day Wonder, Honeymoon Suite. « J’ai rencontré Shaun Costello à l’endroit où il montait ses films et moi les miens. Je crois qu’il est venu à certaines fêtes organisées à la Pickle Factory. Je ne savais pas qu’il était aussi acteur dans des pornos. Ca m’a surprise quand je suis arrivée sur le plateau de Honeymoon Suite de le voir se mettre nu ! Mais bon, il était très mignon, donc c’était une surprise plaisante » .



Le choc Devil in Miss Jones ne viendra qu’un an après son tournage. Gerard Damiano appelle Mrs Spelvin pour lui dire que ce petit film porno qui ne devait sortir que dans un circuit spécialisé de salles, est présenté en avant-première mondiale dans un Festival de cinéma à Toronto. « L’accueil du film m’a interloquée. Judith Crist, une critique de cinéma très connue à l’époque, l’avait favorablement chroniqué et cela a engendré une publicité efficace auprès des fans. Je n’étais pas préparée à ça. Je ne pensais pas que qui que ce soit que je connaissais, et encore moins ma famille, n’aurait jamais su que j’avais fait une telle chose. Je suis encore un peu embarrassée aujourd’hui ! ». L’actrice de porno au pseudonyme le plus impersonnel qui soit, devient soudainement l’actrice dont on parle le plus dans un film qui génère des recettes phénoménales. A tel point que certains des films tournés entre temps ressortent avec de nouveaux génériques pour bien mentionner que Georgina Spelvin est dedans (elle avait utiliser d’autres pseudos pour ces films). Les producteurs se gavent sur le dos de l’actrice payée 100$ pour chacun des six jours de tournage mais qui n’obtiendra évidemment aucunes royalties. Pire, « mon salaire de 100$ par jour n’augmenta pas avec mon nouveau statut de vedette. Personne ne me proposa jamais plus que ça, et mon âme tournée vers le socialisme me disait « On est tous dans le même bateau et tout le monde doit être payé de la même façon ». (p.128). La seule personne qui lui demanda ce qu’elle voulait comme salaire fut le producteur Ted Paramore (3) quelques années plus tard. Toujours socialiste, elle demanda juste un cent de plus que l’actrice la mieux payée sur le tournage, Ted Paramore lui offrit un dollar…



GS et sa costumière Dee, lors d'un de ses shows où elle reprend son rôle de Miss Jones
Les comptes toujours dans le rouge de l’actrice sont préoccupants. La Pickle Factory ne rapporte plus rien. L’actrice décide d’utiliser le succès du film pour tenter une carrière de strip teaseuse où elle monte sur scène pour un spectacle dans lequel elle reprend son personnage de Miss Jones (elle doit même s’acheter un exemplaire de la –superbe- bande originale de Alden Schuman pour accompagner ses effeuillages et loue un serpent). Pour la première fois, Georgina Spelvin se sent humiliée de devoir se prêter à des shows souvent sinistres. C’est à cette époque qu’elle sombre dans l’alcoolisme.



Elle reprend ses tournées d’été, jouant dans Camelot ou Olivier, tandis que les tournages pornos continuent. Elle retrouve quinze ans après son premier metteur en scène de cinéma, Radley Metzger pour Furies Porno (The Private Afternoons of Pamela Mann), en1974. Étaient-ils restés en relation depuis le tournage de The Twilight Girls ? « Non, nous ne sommes pas restés en contact. C’est lui qui m’a reparlé de cette première collaboration sur le tournage du film. J’étais surprise qu’il s’en souvienne. Sur Pamela Mann, le tournage a été rapide, un après midi seulement dans un appartement à la décoration si vieillotte qu’elle en devenait amusante. La scène que j’avais ressemblait à celle d’un vrai film. Barbara [Bourbon] était une si bonne actrice. C’était un honneur de travailler avec elle ». Cette grande réussite est disponible en dvd chez Blue One.



Elle participe à une des plus belles réussites des pornos des années soixante, le somptueux Take Off d’Armand Weston (en 1978) dans lequel elle incarne une femme du monde des années vingt. « Armand m’avait appelée deux mois avant en me disant qu’il avait besoin de moi à New York. Mon problème d’alcool était connu dans le milieu à l’époque, mais j’étais toujours sobre sur les tournages. En m’appelant ainsi en avance, il me donnait du temps pour me préparer » (p.161). Ayant perdu une dizaine de kilos et s’étant abstenu de boire, elle est prête pour le film ce qui nous vaut une puissante séquence dans un parc avec Wade Nichols (ce film marque les retrouvailles avec le chef opérateur de Devil in Miss Jones, Joao Fernandes).



Durant cette période trouble et difficile, Georgina Spelvin trouvera le soutien sans faille de sa mère. Quelques unes des plus belles pages du livre sont consacrées à celle-ci venant la soutenir et l’aider pendant qu’elle part à la dérive. « Oui, j’ai eu la chance d’avoir une des mamans les plus extraordinaires qu’on puisse avoir. Mon père était très rigide, et je sais que le peu de chose qu’il a pu connaître de ma « vie secrète » l’a rendu très malheureux. Ma mère, elle, était une pragmatique ».Mais l’auteur ne sombre jamais dans le pathos et a toujours le souci de garder son sens de l’humour.



A la fin des années soixante dix, le travail dans le porno bouge doucement de la côté Est à la Côte Ouest. Nouvelle époque, nouvelle façon de travailler. « La scène pornographique à New York était « Underground » comme notre association de réalisateurs. A L.A., le porno était devenu une vraie industrie. Rien à voir avec New York”. Elle retrouve son rôle fétiche de Miss Jones dans la suite du film réalisée en 1982 par Ron Sullivan (Damiano n’a rien à voir dans le projet et n’a même pas été consulté). Reprise de courte durée puisque Georgina Spelvin n’apparaît que dans l’ouverture, avant d’être renvoyée sur Terre sous différentes apparences. Le film est à l’exact opposé de l’original puisqu’il est coloré, drôle, sexy et… vulgaire. Après cet au-revoir au rôle qui la fit connaître, les tournages se font plus rares pour Georgina Spelvin, de même que les tournées théâtrales. La quarantaine est entamée depuis longtemps et les réalisateurs se font moins pressants pour l’engager. Elle reprend son activité de monteuse. En 1983, elle arrête définitivement le porno.





Les années 1980

Georgina ne disparaît pour autant de la circulation comme la plupart des hardeuses stoppant

leur carrière. Son aura est toujours présente et elle n’est pas oubliée pour certains. De façon parfois assez désolante comme cette participation à Police Academy et Police Academy 3 dans le rôle d’une prostituée (quelle audace d’embaucher une hardeuse pour jouer une pute…). « J’ai refusé le rôle parce que je ne voulais plus faire de fellations – réelles ou simulées – dans un film. Mais le producteur, Paul Maslansky, m’a amadouée en m’expliquant que j’étais la seule actrice porno reconnaissable qui sache aussi jouer. La flatterie a marché et j’ai dit oui ». Ce rôle ne lui permettra pas pour autant de percer dans le cinéma traditionnel. Elle apparaît dans le thriller Bad Blood (1988) de l’ancien réalisateur de porno Chuck Vincent, mais ce film au casting de has been (Troy Donahue et Linda Blair) ne marquera pas l’histoire du cinéma., et le tournage « n’a pas été une très bonne expérience, mais Chuck n’y est pour rien ».


GS incarne une prostituée dans Police Academy. Bonjour l'originalité.

Toujours prête à changer de carrière et de vie, Georgina Spelvin devient éditrice de logiciels de PAO. « Lorsque j’ai réalisé que j’allais devoir travailler pour gagner ma vie, je me suis inscrite dans une agence d’intérim, chose que j’ai souvent faite depuis mes premiers mois à New York en 1954. On m’a envoyée au service communication d’une association spécialisée dans des problèmes de santé, cette association publiait une revue. Quand l’informatique est entrée dans le processus de fabrication, j’ai sauté sur l’occasion d’être de la partie de cette révolution technologique. Ce faisant, J’AI LU TOUS LES MAUDITS MANUELS !! ».



A la fin des années quatre vingt, l’ami des débuts, celui par lequel tout avait commencé, Marc Stevens meurt des suites du SIDA. « Marc était un désastre ambulant depuis le début, mais je l’adorais. Avec sa mort, il a malheureusement prouvé à tous ces gens qui prédisaient que nous, « ces loosers du porno », vivions dans un grand danger, avaient raison ».



Les années 2000 en quelques dates

En 2005, Paul Thomas réalise pour le compte de Vivid un remake de Devil in Miss Jones et demande à Georgina Spelvin d’apparaître dans le film, trentre trois ans après le tournage de l’original. Une expérience amusante pour la comédienne retraitée, curieuse de rencontrer celle qui la remplace, Savanna Samson (le film est dispo chez Marc Dorcel). Cette même année, elle met la dernière main à son autobiographie. L’ouvrage a été démarré suite à un pari avec son mari, celle-ci lui proposant de refaire sa cuisine grâce aux royalties que le livre générerait. « Ce fut une expérience particulièrement gratifiante. Comme je n’ai pas été publiée par une grande maison d’éditions, la distribution a été sporadique et très lente [C’est Georgina Spelvin qui a dû monter sa propre structure d’édition pour le publier], mais je constate que des livres se vendent régulièrement, et que ça fonctionne tout seul maintenant, modestement mais sûrement ». Et la cuisine a-t-elle été refaite ? « Non ! Nous n’avons pas gagné assez d’argent pour ça mais ce n’est pas grave, écrire m’a donné beaucoup de plaisir. » Ce livre a surtout été l’occasion de retrouver des gens du passé. « Je ne reste jamais en contact avec les gens, ça vient sans doute de mon enfance itinérante, je suis habituée à ne pas m’attacher. Mais retrouver grâce à ce livre tous ces amis perdus de vue depuis longtemps a été la chose la plus agréable de l’aventure ». Gerard Damiano a pu lire l’ouvrage et l’a aimé. « Je suis allé en Floride pour son 80e anniversaire, il fallait que je le vois et lui dépose un baiser sur son visage si mignon, une dernière fois ». Quelques semaines plus tard, le cinéaste rejoindra Miss Jones en Enfer. Preuve que Devil in Miss Jones conserve toute son aura, le groupe britannique Massive Attack a conçu cette année un clip / hommage au chef d’œuvre de Damiano et à sa géniale actrice. Cela s’appelle Paradise Circus, c’est réalisé par Toby Dye et le résultat est un magnifique film expérimental au principe très simple puisqu’il fait alterner une interview de Georgina Spelvin réalisée aujourd’hui à de larges extraits de Devil in Miss Jones. C’est anti-commercial au possible puisque l’actrice parle sur la chanson et les plans hards condamnent toute diffusion TV. Mais le clip est assez bouleversant, naviguant sans cesse entre fantasme (le film) et réalité (la vieille dame aujourd’hui), la musique langoureuse et l’alternance des régimes d’image faisant qu’on ne sait plus très bien à la fin ce qui relève du documentaire ou de la fiction. « Leur producteur m’a contacté. Ils sont venus chez moi avec caméra, lumière et tout le barnum, ils m’ont dirigée avec attention pour obtenir ce qu’ils voulaient. Ok, être actrice m’a aidé, mais avoir une tête de déterrée comme j’ai maintenant était exactement l’effet qu’ils recherchaient ! » Le clip de Massive Attack n’est pas en bonus du dvd du film qui vient de sortir, mais le chef d’œuvre de Damiano se suffit à lui-même.
Quand on félicite Mrs Spelvin pour son talent à évoquer le passé sans nostalgie exagérée et qu’on lui demande si, tout de même, elle n’a pas quelques regrets étant donnés les hauts et les bas de sa vie, elle nous répond « A quoi cela servirait-il d’en avoir ? ».





(1) John Raitt a repris son rôle dans la version cinématographique de la pièce mise en scène par Stanley Donen et George Abbott, de même que Carol Hanley.



(2) « Une lesbienne qu’est ce que c‘est ? Je n’ai jamais couché avec une femme avant de tomber amoureuse de Claire. Je ne comprends pas ces termes : bi, homo ou hétérosexuel. Pour moi il y a la sexualité, il y a l’amour, il y a la communication amoureuse » déclarait-elle en 1975 à Tony Crawley et François Jouffa, dans leur ouvrage L’âge d’or du cinéma érotique et pornographique.

(3) Ted Paramore est bien connu des pornophiles sous son pseudo Harold Lime, c’est le producteur et scénariste quelques pépites du genre : Amanda By Night, Ectasy Girls…


Les propos de Mrs Spelvin ont étéconfiés à l’auteur en Mars 2010. Les extraits tirés de l’autobiographie de Mrs Spelvin sont signalés par la référence à la page concernée.

Mrs Spelvin vous fait savoir que, son livre n’étant pas prévu d’être édité en France (avis aux éditeurs), «ceux qui veulent le lire peuvent le commander sur amazon.com , et ceux qui voudrait un autographe de moi peuvent le commander directement auprès Little Red Hen Books / 3121 Ledgewood Drive / Los Angeles, CA 90068. Coût 40.00$ e-mail : littleredhenbooks@gmail.com


Special thanks à Georgina Spelvin pour l’iconographie & à Odile Rioult pour la relecture

Devil in Miss Jones (Wild Side) Réal. : Gerard Mamiano Avec : Georgina spelvin, Marc Stevens, Harry Reems, Claire Lumiere, John Clemens, Gerar Damiano Durér : 62 mins Pas de VF.

1 commentaire:

  1. Damiano le damné se prend pour Jean-Sol Partre mais Georgina ne faillit pas et fait resurgir le souvenir de Debra chez Lang, bien sûr...
    Sur la pornographie en "genre" attristé, lire aussi :
    http://lemiroirdesfantomes.blogspot.fr/2014/07/lempire-de-la-tristesse-notes-sur-les_8.html?view=magazine

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